Ils ont crié au Loup !

Par , Le 16 décembre 2025 (Temps de lecture estimé : 12 min)

Une méchante entreprise a eu une idée « carrément géniale » pour Noël : choisir l’humain contre les Algorithmes Génératifs. Le conte du Loup végétarien est devenu un étendard anti-IA, foutant le feu à la toile et faisant rougir Coca-Cola. Leçon marketing, retour de l’artisanal, ou simple magie de Noël ?

 

Un conte moderne(iste ?)

 

Il était une fois, une méchante entreprise vendant, entre autres, des cadavres d’animaux, et qui eut une idée merveilleuse pour les fêtes de Noël. Alors que ses concurrents faisaient preuve d’un acharnement inhumain pour suivre la mode des Algorithmes Génératifs, Intermarché prit une décision quelque peu incongrue. Euphémisme ! Carrément géniale ! (Il faudra penser à augmenter le salaire du chargé de communication.)

Cette idée ? Du jamais vu. Réaliser un court-métrage animé avec de vraies personnes derrière pour le dessiner et lui donner vie. INCROYABLE ! Et vous n’êtes pas au bout de vos surprises…

En l’espace de quelques jours, à l’heure où je tape ces lignes, la vidéo a dépassé le milliard de vues. Les commentaires sont élogieux et la plèbe félicite l’entreprise pour avoir choisi l’humain plutôt que l’IA − ici nous préférons le terme d’Algorithmes Génératifs ou AG, mais sans rides −. Coca-Cola s’est même résigné à retirer ses propres publicités made in AG ! Le monde entier s’empare de la réalisation du studio d’animation Illogic Studios comme un étendard anti-génération par ordinateur.

 

Le mini film commence par un père qui, à Noël, offre à son petit garçon une peluche de loup. Mais le jeune garçon en a peur, alors le papa va lui raconter une petite histoire. Vous savez, les contes pour enfants qui se transmettaient au coin du feu, sous le sapin durant la veillée du Réveillon − ça tombe bien, c’est le sujet de l’atelier écriture de ce mois de décembre −.

 

Le Loup − doublé par Fred Testot − n’avait pas d’amis. Il restait seul dans sa cabane au fond des bois pendant que les autres animaux de la forêt s’amusaient, dinaient et discutaient entre eux. Le Loup était triste. Dès lors qu’il essayait d’approcher ses congénères mammifères, ceux-ci s’enfuyaient en hurlant, de peur d’être dévorés tout entier. Penaud, le Loup rencontra monsieur le hérisson, qui lui expliqua la marche à suivre pour se faire accepter par la plèbe la société : manger des légumes, des baies ridicules et des champignons. Le Loup s’y attela avec ardeur. Il apprit à cuisiner des plats dégueulasses à base de trucs verts, d’herbes sans saveurs et qui ne nourrissent pas… Pardon, ma subjectivité déborde. Il y prit gout − ce salop − et la petite cabane miteuse devint un véritable havre de paix et de joie solitaire, mais sans sopalin − soyez écolo −.

 

Allons directement à la fin. Grâce à son nouveau régime alimentaire, qui tuerait n’importe quel carnivore, il arriva enfin à se faire aimer des autres mammifères. Je précise leur caractère placentaire, car apparemment ça ne dérange personne, ni les personnages ni les créateurs, que l’on puisse pêcher et manger du poisson. Suprémacistes de la mamelle ! Mais vous verrez que cela a son importance.

 

Tout est bien qui finit bien. Le Loup a plein d’amis végétariens et le petit garçon s’est endormi, bercé par la voix de son papa.

 

Alors, pourquoi vous parler de cette publicité ?

Et bien parce que celle-ci et les différentes réactions à son sujet, font écho à ce que j’ai pu moi-même dire au sujet de l’AG ici ( https://youtu.be/POFI_pyrBqY ) et ici ( https://youtu.be/DAP90sxuGIY ).

 

Label Humain et Fourre-tout IA

 

Dans mes différentes interventions, et ce dès l’apparition publique de Midjourney, j’ai toujours essayé, au travers de mes expérimentations avec les outils AG et mes lectures, de donner une opinion la plus objective possible et tenté d’y voir clair dans le futur qui nous est promis.

 

Déjà je signifiai que, par architecture même et par la complexité des choix individuels, ces AG ne pourraient jamais remplacer l’intelligence − compris dans sa globalité sémantique − humaine. Les utilisateurs de ces plateformes créent et créeront du contenu de masse substituant ainsi une production d’ores et déjà médiocre. L’Ag peut aussi permettre à des petits artisans, n’ayant pas les moyens financiers et humains, d’atteindre leurs objectifs plus rapidement, de compléter leur propre création par du transmédia.

 

Moi-même, je m’en sers dans ce cadre :

– assistant/super-secrétaire pour gérer mes plannings, transcrire un audio, compiler mes écrits pour archivage.

– agrémenter mes textes ou vidéos − 100 % humain − d’illustrations générées, m’évitant ainsi de payer à prix exorbitant des banques d’images déjà utilisées partout.

 

Bien entendu je préfèrerais avoir ma propre secrétaire − quarante ans, brune à lunette, envoyez votre CV en message privé − ou une équipe d’illustrateurs. Mais je ne suis qu’un prolo qui cherche à mettre ses idées en mouvement dans l’esprit et le cœur des gens. Sans AG j’écrirai quand même, car c’est un domaine où l’algorithme ne peut substituer mon identité.

 

Pour ce qui est des productions sans saveur, sans caractère, sans âme, oui l’AG va, et pose déjà un « problème ». Mais que n’en ai-je cure ?! Peu me chaut que la masse « culture » créée par et pour des cassos soit remplacée par l’algo « culture ». Le public que je vise est un public qui cherche à s’améliorer, à voyager, à apprendre, à grandir. Un public qui correspond à ma personnalité. Les types qui écoutent du Jul ou qui cherchent un papa de substitution peuvent passer leur chemin.

 

Je pensai, et c’est toujours le cas, que les petits créateurs avaient leur carte à jouer. Soit en s’hybridant avec les AG − titre − soit en choisissant une voie plus radicale du Label Humain. Idem pour ce qui est des entreprises. C’est ce qu’a choisi Intermarché, tout du moins en façade.

 

Pour résumer ma position : le tout-venant médiocre remplacé par l’AG, l’hybridation ou un retour de l’« artisanal ».

Comme pour l’élevage avec le bœuf transgénique, les installations high-tech ou le producteur local passeur de traditions et des gouts du terroir. Il y a de la place pour chacun et le conte du Loup nous le confirme. Les marchés déjà existants, de la menuiserie, au cheval en passant par la bijouterie, nous l’enseignent. Les plus expérimentés, les plus talentueux, sauront toujours faire valoir leurs compétences, et souvent à des prix bien plus majorés qu’ils ne le furent autrefois.

 

Car oui, la masse beuglante se fiche totalement de savoir si le contenu, qu’elle ingère dans son estomac de ruminant, est réalisé par des humains ou non. Seul le contentement de ses affects importe. Mais il y a aussi toute une partie de la population qui est en demande, que ce soit du « bio », de l’éthique, de l’homo sapiens en chair et en os.

 

Ainsi, le marché se divisera de plus en plus entre la production totalement artificielle et sans saveurs, l’hybridation avec des AG ou bien l’individualité, l’identité unique d’un créateur. À vous, à nous de trouver ce qui nous sied le mieux, en tant qu’artistes/artisans et, ou, consommateur.

 

Amour de l’art ou de la pub ?

 

Donc, Intermarché a choisi l’animation par des humains plutôt que l’AG comme a pu le faire Coca-Cola. Nous remarquons tout de suite la différence de réception : l’une est encensée, l’autre raillée. Malgré une nouvelle version AG de sa publicité hivernale, au meilleur polish, l’entreprise de boisson débouche-chiottes essuie une vague de haine sur le Net.

 

Nous pourrions très vite conclure que le marché a d’ores et déjà décidé. Oui à l’humain, non à la machine ! Mais ce serait réagir trop précocement, tel un groupie Trumpiste. N’y aurait-il pas une part importante des réactions venant d’artistes se sentant floués et volés, bien qu’aucun racket n’eût été subi, contrairement à la TVA sur le Gouda vieilli ?

 

Toujours est-il que le Loup fait fureur. Comme quoi le bruit des bottes conservatrices ne craint aucune forme de réprobation quand il s’agit de sauver « nos emplois ». Loin de moi le regret d’une telle production ! Bien au contraire je me réjouis qu’une entreprise ayant les moyens ne cède pas à la facilité et à la mode pour nous réjouir d’une histoire très bien réalisée par des artistes somme toute talentueux.

 

Au cœur du raz-de-marée que sont les créations AG, cela fait du bien de voir une société prendre une pareille décision. En effet, dès à présent, 50 % environ des contenus web seraient rédigés par des IA, à date de ce présent article ( https://www.axios.com/2025/10/14/ai-generated-writing-humans ) et 10 % des chaines YouTube ayant gagné le plus d’abonnés en 2025 étaient des productions 100 % AG ( https://www.theguardian.com/technology/2025/aug/11/cat-soap-operas-and-babies-trapped-in-space-the-ai-slop-taking-over-youtube ), ce chiffre ne faisant que croître. Mais nous y reviendrons dans un prochain article ou vidéo 😉.

 

Intermarché a ici choisi la différenciation. Pendant que tous les autres prennent l’autoroute de l’AG, l’enseigne française de grande distribution arpente les sentiers déjà battus. Une décision commerciale dont la démarche s’avère payante. Payante et raccord avec le propos tenu dans le conte du Loup. Encore une fois par stratégie marketing.

 

Mangez mieux, mangez éthique, de l’assiette à la vidéo.

 

Il aurait été dommageable pour son image que de promouvoir le bio des herbivores à deux pattes, avec une publicité bourrée d’artefacts induis par les algorithmes génératifs.

 

C’est celui qui dit qui est.

 

Comme abordé en amont, les réactions positives sont pléthores. Les critiques, quant à elles, ne se sont pas fait attendre. C’est toujours le lot des dogmatiques de tout poil, que d’ouvrir grande leur gueule de babouins, en voyant le Mal partout, sauf là où il se terre réellement. Sur X, anciennement Twitter, les zombies sont affamés et clament leur soif.

 

Pour les uns ce conte serait une propagande « woke ». Non, mais c’est vrai, ouvrez les yeux ! Le Loup est un furry, les écureuils tout mignons représentent des enfants, le hérisson, grand sage de cette forêt, un enseignant en sociologie de genre. Non ? Non. Le fait même de proposer une histoire où un prédateur devient végétarien pour avoir des amis vous place automatiquement au pilori. Oui, bien sûr que c’est débile, c’est pour les gamins et, par transfert émotionnel, leurs parents. Ce n’est pas plus idiot que Martin l’ours et son copain Franklin la tortue, qui sait compter deux par deux et lacer ses chaussures. Ce même Martin qui, au lieu de bouffer toute crue Béatrice l’oie − et non Dalle, nous ne sommes pas dans un revenge pron amateur gore − préfère ses pots de miel et moult confitures. Les dentistes se régalent.

 

Le conte ferait également la promotion de l’immigration et du vivre-ensemble…

 

Le droitard dans toute sa splendeur. S’il pouvait passer autant de temps à soutenir des artistes plutôt qu’à participer à la chasse au dahu…

 

Mais son comparse à l’opposé, soi-disant, de l’échiquier politique, n’est pas en reste.

« Que Diable ! » Non, pardon, on recommence. « Par Mère Nature Gaïa et ses vibrations quantiques ! Qu’une telle entité capitaliste comme Intermarché puisse promouvoir le végétarisme alors même qu’ils vendent la mort en rayon, immonde ! Utiliser le Loup de façon si hypocrite alors que la masse souhaite les génocider ! »  Et je passe sur les atermoiements d’une fange monstrueuse, en qualité, de la population des réseaux, déplorant la crise d’identité du Loup. Rappelez-vous plus haut, je vous ai parlé des suprémacistes de la mamelle. Et bien, croyez-le ou non, il y a également débat sur le régime alimentaire du canidé désensauvagé : ce n’est pas « végétarien », mais « pescétarien ». Voilà, vous avez appris un mot de plus pour vos soirées mondaines, en terrasse d’un bar à vin pour métrosexuels.

 

Bref.

 

Je pourrai tout aussi bien prendre à contre-pieds toutes ces élucubrations : le hérisson est le chef d’une communauté nationaliste, forçant le Loup − l’étranger qui fait peur − à s’intégrer en changeant sa façon de se comporter et de s’alimenter au risque de se perdre voir de mourir. Au lieu de l’accepter pour ce qu’il est et de tolérer qu’un ou deux jacquets (terme normand pour désigner les écureuils) disparaissent les soirs de pleines lunes. Ajoutez à cela l’absence totale d’éléphants, d’antilopes, marquant encore une fois le caractère très « Boche » de cette publicité sans doute financée par Bolloré.

 

C’est bien là la force d’une œuvre réussie : elle fait parler d’elle, et chaque « expert » en propose son analyse, ou plutôt son opinion.

 

Sinon, nous pouvons tout simplement reprendre les propos des premiers concernés :

 

« Le message derrière cette publicité ? « Le mieux manger » en mettant l’accent sur les légumes et les baies plutôt que sur la consommation de viande, détaille Anne Guivarc’h ». Directrice de la marque et de la communication d’Intermarché pour LeParisien. La nuance, point.

 

Noël est magique

 

Quand on lit ou écoute les gens lambda, rien de tout cela ne transparait. Ils ont pu profiter d’une très belle publicité qui leur a procuré les affects, les sentiments si chers en cette période : Amour, Convivialité, Espérance, Joie.

 

« Jouer à 200 % la carte de l’émotion » Anne Guivarc’h.

 

Il est logique de penser que des artistes de sensibilité de gauche aient contribué à cette création, compte tenu de l’absence ou de l’indifférence de la droite dans le milieu culturel. Mais ne pourrions-nous pas simplement nous réjouir d’un si beau court-métrage de Noël, enfantin, superbement bien réalisé ?

Pour donner le ton voici une autre très belle production pour pousser au recyclage: https://x.com/catsuka/status/1998082398777737495

Intermarché eux auront réussi leur « coup de com », avec en prime la mise en production prochaine de la peluche du Loup.

 

Au lieu de nous écharper dans nos chambres d‘écho respectives, émerveillons-nous devant cette histoire, inspirons-nous d’elle pour que nous puissions, nous aussi, rêver petits et grands. Qui sait, nous pourrions y infuser discrètement nos valeurs.  Et laissons le Label Humain, l’assistance par l’AG ou le tout IA émerger du marché. Chacun trouvera sa voie.

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Florent DIAS

Nourri par les Landes, Tolkien et le cinéma d'auteur, je m'inscris dans une tradition millénaire de narration. Mon univers explore des dimensions épiques, de l'antiquité à la science-fiction, pour partager un monde intérieur sincère.

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