Didier le saurien quitte précipitamment les délices de Vénus pour un contrat extrêmement lucratif. Pourtant, sa brève escale sur la station spatiale StarBled, censée être une simple pause repas de luxe, va rapidement prendre une tournure aussi inattendue que douloureuse.

Il est 21 h 30 HOS, Heure Orbitale Synchronisée, et Didier a les crocs. Littéralement. Huit centimètres d’émail brut, tranchants comme des rasoirs. Didier regarde sa gueule de saurien dans le rétroviseur de son AX-B50 modèle Galactic Prime, vaisseau de plaisance premium avec intérieur en cuir de bambou et alliages recyclés. Comme sa face, il a customisé le bolide spatial. Au revoir le mobilier fadasse de petit bourgeois martien, bonjour les couleurs criardes, les tentures bariolées et les lumières de night-club du Patchanga angoumois. Bon sang, donc saurien, il en avait cuvé des litres dans ce bar ambiance. Les patrons ont eu du nez sur ce coup-là . Mélanger les années 1980 à 2000 avec le minimalisme du 34e siècle, fallait en avoir dans le slip. Dommage qu’il a dû fermer pour copulation non autorisée entre un terrien pur jus et une demoiselle de la bordure dans un coin sombre de l’arrière-salle.
Didier revient justement d’un de ces comptoirs. Pas du même genre… Sur Vénus on trouve de tout. Vente de matériel high-tech, des mecha-pub pour faire rafistoler ses implants, des femelles peu farouches de toute espèce. C’est sur une des péniches volantes qu’il faisait escale. Son implant facial plantait toutes les cinq minutes. Un peu gênant, Didier en a besoin pour que ses concitoyens puissent percevoir ses émotions. Connecté à son cerveau reptilien, mais néanmoins plus développé que celui de cette espèce relativement jeune et terrienne, l’implant réagence presque en simultanée ses muscles faciaux. Cela évite à Didier pas mal d’embarras. Comme vouloir sourire à un vendeur et se retrouver finalement avec un tir plasma en pleine poire. Didier en porte encore les stigmates. Le rétroviseur le lui rappelle à chaque fois qu’il y jette ses yeux jaunes dans le miroir « mec t’as vraiment une sale gueule, cache-moi ça l’dino ».
BAM !
— Putain merde la carrosserie ! Gueule Didier. Font chier avec leur attracteur à la con. Pas foutu d’être précis et c’est encore moi qui vais d’voir raquer.
Oui, Didier est un être expressif, sinon en grimace, au moins vocalement.
« Bienvenue à StarBled, veuillez garder toute votre attention sur vos affaires personnelles pendant votre séjour. »
— Oui blablabla, je sais et sinon opérateur, répond Didier tout en regardant la caméra postée à l’entrée visiteurs, un de ces jours, tu vas finir par te faire poser des doigts de fée bioniques à la place de tes saucisses de primates ?
— Je perçois une pointe de frustration Monsieur le saurien. Encore vos écailles qui démangent ? Demande l’opérateur. Saviez-vous qu’après votre dernière visite, nos nettoyeurs ont dû faire le ménage de fond en comble. Des squames partout ! Il serait bon de faire un traitement contre les mites avant d’agresser un simple employé de port. Bonne journée.
Le voyant passa au orange. Communication coupée. « Lui si je le choppe je vais lui en faire bouffer de mes écailles ». Didier est effectivement sur les nerfs. Se coltiner des semaines de voyages pour venir dans ce trou à rat…
Il a suffi un simple message par intercouriel, pour qu’il sorte en furie de sa léthargie vénusienne. Il était en charmante compagnie : bain à bulles, champagne des côtes d’Olympie, et trois gonzesses rien que pour lui. L’une d’elles, noire d’ébène, courbes voluptueuses et ce petit ronronnement quand il lui claquait la fesse. Didier en salive encore. Elle savait se montrer douce et féline sa petite Miélis. Venue dans ce secteur de la galaxie, comme tant d’autres, au pic de son adolescence, pour sa race tout du moins, elle a su parfaire ce que la nature lui a si gentiment offert et ainsi dépasser son statut de réfugiée galactique. Didier lui venait d’un monde qui n’existait déjà plus depuis des siècles terriens. Miélis, avait pu apercevoir la splendeur de sa civilisation : de grands espaces verdoyants baignés dans les gloires de leur étoile rougeoyante. Les hautes structures de granites blancs et les voiles aux couleurs pastel qui flottaient au vent. Mais tout cela était terminé. Alors Miélis profitait de sa vie sur Vénus, user chacun de ses atouts pour rendre l’existence dans ce système moins morose, pour elle et ceux qu’elle savait apprécier. Didier en fait partie. À sa plus grande joie.
Et donc, alors qu’il cajolait sa préférée, un signal retentit à l’énorme poignet du saurien. Miélis fut tellement surprise par cette interruption qu’elle lui enfonça ses griffes dans les écailles de son torse musculeux. Quelle femme ! Elle aurait pu vous trancher la gorge si vous lui parliez de façon inconvenable. Heureusement que sa main droite ne fut pas celle qui le lacéra. Au vu de son emplacement, sous la surface de l’eau, les dégâts auraient été fatals à une potentielle progéniture. Didier regarda son bracelet. La notification le fit bondir hors du jacuzzi. Une somme extraordinaire lui a été proposée pour un convoi de la plus haute importance. Urgence absolue. Alors ni une ni deux, il prépara son véhicule, direction l’orbite terrestre. Un baiser à Miélis, une poignée de main à ses collègues de travail, et déjà , il voyageait dans le vide spatial.
Sortant des docks et ruminants ses pensées les plus profondes à base d’eau chaude et massages langoureux, Didier a soudainement une faim monstrueuse. Repu de bonne chair sur Vénus, mais précipité par les gains potentiels, il n’avait pas pris le temps, au vu de l’urgence, de faire provision suffisante de nouilles instantanées et autres plats préparés. Il se souvient du restaurant d’un ami dans le coin, non loin des diseuses d’aventure et du quart administratif de la station. Il peut aller au SunsetFlowers, mais les activités sur les barges vénusiennes l’avaient déjà bien usé, il en a encore des picotements dans l’entre-patte. Non, le plan de Didier était le suivant : trouver la cuisine du Miso Queen, se sustenter et en profiter pour passer deux ou trois appels aux personnes en charge du dossier de convoyage.
Baigné d’une lumière solaire, le Miso Queen vous accueille par un péristyle finement ouvragé et d’une splendeur telle que vous ne preniez jamais à la légère les homélies du propriétaire de ce temple de la soupe de luxe. Monsieur Tsun est là , au centre de la cour intérieure, gratifiant les convives de sa présence tandis qu’il sert ses fameux mets. L’immense lustre de cristal de Ganymède enlace de son halo chatoyant les clients répartis les uns les autres en une quarantaine de tables faites de marbre et ornées de bois précieux. Monsieur Tsun a dû sentir la présence du Roc-à -Crocs, comme il surnomme Didier. Tout en terminant avec grande révérence son service, le propriétaire invite le saurien à prendre une table.
— Que me vaut la surprise de ta présence mon cher ami ? demanda Monsieur Tsun, ses fines et longues moustaches agrémentant un visage joyeux. Ses yeux perçants seuls démasquant la très haute intelligence du personnage.
— Je suis peiné de t’apprendre que ce n’est pas, en premier lieu tout du moins, pour tes fameuses soupes que je suis là . Répond Didier en essayant d’user d’un langage le plus poli possible, la tâche lui est ardue. Tsun tu es le seul être respectable et discret que je connaisse et ayant accès au meilleur cryptage intercom. J’ai un appel urgent à passer.
— Oh je vois, l’importance de la discussion se doit de jouir du plus grand secret. Heureusement pour toi, mon honneur et mon amitié à ton encontre ne peuvent souffrir de ma curiosité. Bien que tu l’alimentes sévèrement.
Alors qu’ils sont en plein échange de cordialités sincères, Didier n’arrête pas de gigoter sur son siège. Les cuisiniers du Miso Queen le connaissent bien, et ils lui apportent son plat préféré.
— Tu prendras bien de quoi réjouir ton palais avant ta conversation ? Fais Tsun, une question à la saveur d’ordre dissimulé.
Une grande marmite est posée devant Didier. S’en dégage un doux parfum de viande mijotée et des légumes de grande qualité. Le fumet des soupes spéciales Queen suffit, paraît-il, à nourrir un affamé.
— Mais ce n’est pas possible, je me suis fait un exéma aux couilles à rester assis durant le trajet ? a pensé Didier, sans doute trop fort, car Monsieur Tsun le toisa du regard, légèrement outré.
— Didier je te prierai de garder tes atermoiements au creux de ton intime personne. Ce n’est point un lieu convenable pour pareilles réflexions.
— Je te prie de bien vouloir m’excuser, cher ami, mais… Bordel, mais ça empire ! crie Didier, attirant les regards de la salle sur sa personne, dès lors debout se frictionnant entre les cuisses.
Et alors que Didier est en train de frotter avec rageur la couture de son pantalon et que Monsieur Tsun et ses serveurs emploient toute la diplomatie possible pour garder le public de ce triste spectacle bien assis, le saurien se demandait où il avait bien pu attraper ce mal de plus en plus insupportable. Il repense à son voyage, l’intérieur sans dessus dessous de son vaisseau, la banquette aux couvertures laissées en boule après les exercices d’anatomie. Petit à petit il fait logiquement les liens, tandis qu’il défait ceux de son falzar. Sans pudeur aucune, alors que la douleur augmente, tels des milliers de petites lames lui lacérant les parties génitales, Didier se débarrasse de son slip à fleurs jaunes, l’arrachant et le jetant furieusement, à la face d’une vieille dame non loin de là . Ses griffes creusant des sillons ensanglantés sur son pubis écailleux, il ose jeter un coup d’œil au charnier.
Il n’avait pas envisagé une pareille catastrophe. Courant et sautillant, se rassemblant par dizaines dans les tranchées de ses écailles croûteuses, des milliers des grains noirs le mangent. Il devine que la vermine est bien plus dense sur ses bijoux, qu’il imagine en charpie, comme de vieux œufs laissés à l’air libre et à la merci des éléments. La souffrance de Didier se fait plus intense. Tandis qu’au loin la sonnerie d’un appel retentit, un éclair de génie le traverse.
— L’Opérateur, dit-il tout en se grattant férocement, il a parlé de mites. Mais c’est pas des mites ! leur forme, cette douleur, putain je sais, elles ne viennent pas de nulle part. Y a qu’une seule espèce prodiguant pareille souffrance ! Des puces vénusiennes !
Cette vermine a causé grand mal parmi les voyageurs de la bordure du système solaire, alors que les réfugiés arrivaient en nombre conséquent. Sur une de leur planète, appelée par les humains Tigra, ces puces étaient régulées par leurs prédateurs naturels, sans causer de dommages aux habitants humanoïdes. Mais ici, faute de servir de repas, elles se nourrissent librement des terriens et de toute autre forme de vie. Aimant l’humidité et la chaleur, elles établissent logis dans les recoins les plus confidentiels. Une grande campagne de déparasitage a été organisée, mais il reste encore des niches virulentes sur Vénus.
— Les puces ! Ces saloperies ! hurla Didier. Vous voulez bouffer ? D’accord, j’vais vous filer un sacré festin !
Et ni une ni deux, Didier saute sur la table, prend une pose guerrière, à moitié accroupi. Il attrape la marmite de ses grosses mains viriles et plonge ses testicules déjà en feu, dans le potage si réputé dans le système solaire.
— J’espère qu’elle est bonne, c’est la maison qui offre ! S’écrie Rock-à -crocs entre extases d’une souffrance interrompue et amusement.
Monsieur Tsun, quant à lui, est atterré, décontenancé par la situation. Les clients se sont enfuis dans une cacophonie telle que les autorités de la station se sont précipitées sur les lieux du crime. Des terriens en armures scintillantes, avec leurs casques à crêtes de poils roses et leurs pistolets anesthésiants, autour du saurien, se rassemblent.
Alors que Didier se prépare à l’assaut des poulets de l’espace, muscles tendus, il sent des fourmillements de plus en plus intenses remonter de la soupe et gravir son sillon interfessié.
— J’en ai ras la raie ! Rugi Didier. Fichue tigresse, pouilleuse ! Tu me le paieras !
Les soldats sautent sur le reptile humanoïde, en lui lançant tout ce qu’ils pouvaient de leur fléchette du sommeil.
— Je te tondrai l’entièreté de ta fourrure, Miélis… soupira Didier, avant de s’endormir.
Le Rock abattu par une puce cosmique.
