Les Chroniques Cosmiques de Didier -Episode II : Un poulet bien cuit.

Par , Le 18 août 2025 (Temps de lecture estimé : 9 min)

Arrêté après une escale spatiale mouvementée, le colosse saurien Didier subit un interrogatoire musclé face au capitaine Sholt. Entre tensions alcoolisées et intervention sanglante, ce hors-la-loi écailleux doit choisir son camp pour survivre à la justice orbitale.
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Une plombe qu’il attend. Tout engoncé dans ses bandages imbibés d’un onguent au parfum mentholé, Didier tressaille d’inconfort dans sa chaise bien trop petite pour sa musculature imposante. L’assise entre deux fesses. La salle dans laquelle il est tenu d’attendre ne brille pas par son décorum. Vierge de toute peinture ou bibelot, les seuls biens en présence sont une table qui pourrait très bien s’installer dans un réfectoire, un cabinet de dentiste ou un bureau des douanes orbitales. Et deux chaises en face à face, l’une étant celle occupée par Didier. L’humain est parti voilà plusieurs minutes.

Didier s’impatiente. Il repense à l’affaire urgente, à l’appel qu’il devait réceptionner. Les forces de l’ordre ne lui ont pas fait de cadeau. Le saurien en a amoché plus d’un avant de devoir s’avouer, non pas vaincu, mais en position de clémence stratégique. Didier pensait qu’il s’en sortirait avec un simple rappel à la loi, une ou deux oreilles arrachées, quelques côtes fendues et des testicules en bouillie, ce n’est pas bien méchant. Hélas, à son grand désarroi, il se retrouve au poste, obligé par des plasmas-gun d’obéir aux brindilles en uniforme qui le tenaient en joue. Didier a compris très vite qu’il allait perdre énormément de temps, surement pour des broutilles. Ils l’ont emmené directement en salle d’interrogatoire. À mi-chemin, agglutinés dans des pièces sales, exiguës et vitrées, des visages de toutes formes et de toutes couleurs, mais tous avec le regard ou bien perdu ou d’une intense agressivité. Ils attendaient leur sentence. Didier, depuis, végète sur cette satanée chaise. Une infirmière, plutôt jolie, quoique mutique, lui a prodigué les soins nécessaires contre son infestation. La première conversation qu’il a eue avec le chargé de son affaire ne fut pas des plus agréables. Voici qu’elle en était la teneur :

– Monsieur Libz Didier, numéro d’identité SOL-X00-85R2-9F71K, lisait sur une tablette numérique, en entrant dans la pièce sans un regard pour son prévenu, un petit bonhomme, dont la veste avait quelques difficultés à contenir son embonpoint. Je suis le capitaine Sholt, je serai votre interlocuteur durant cette garde à vue.

– Bonjour. Enfin d’habitude c’est ainsi qu’on aborde les gens. Quoique ma journée en définitive sera de celles que j’essaierai d’oublier désespérément. Vous me voulez quoi bon sang ?

– Que faisiez-vous au Miso Queen ? Pourquoi un trajet Vénus-Terre à si grande vitesse pour finalement déranger d’honnêtes citoyens prenant leur repas ?

– L’objectif n’était pas de voir votre tronche pour sûr.

Le petit grassouillet, déjà rougi, surement par le manque de climatisation, passa au cramoisi.

– Je serai vous je me tiendrai à carreaux ! vociféra-t-il.

– J’voudrai bien, mais faites déjà en sorte de mettre à disposition des chaises qui siéent aux gens normaux. Pour vous, aucun problème, tout le poids est sur le devant.

– Entrée en station incontrôlée, assurance périmée, trouble à l’ordre public, injures à l’encontre de dépositaires de l’autorité, importation illégale de nuisibles. Reprit le capitaine essayant de garder son calme. Cette fois-ci vous êtes bon pour la cabane. Vu votre historique, ce sera une formalité. D’où ma question, pourquoi revenir ?

– Une envie pressante de soupe.

– Arrêtez de jouer au plus malin.

– Je ne joue pas, vous ne faites que le confirmer. Et sinon, j’ai pas le droit à un avocat ou quelque chose dans le genre ?

– Vous n’êtes pas sur Vénus, vous devez vous-même en faire la demande en vertu de la constitution « nul n’est censé ignorer la loi ». Faites-vous la demande d’un avocat ? Ça vous sera utile, car je ne fais que commencer l’interrogatoire.

– Je souhaite effectivement un avocat, et un cola vous serez bien aimable.

L’homme-bedaine était donc parti, laissant Didier réfléchir seul à comment se sortir de ce pétrin. « Surement pas en continuant de chahuter ce pauvre con », pense-t-il à voix haute. Que pouvaient-ils avoir de plus contre lui que les fois dernières pour que Sholt et ses amis pingouins soient aussi confiants dans la suite des évènements.

La porte s’ouvre avec fracas. Le capitaine, parti depuis une éternité, vient se vautrer dans sa chaise. Le bras gauche ballant sur le côté, la main droite tapotant frénétiquement sur la table qui le sépare de Didier, Sholt lui lance un regard de défi.

– C’est bon, t’as eu le temps de réfléchir, Didier ? demande-t-il.

– C’est moi ou ça y est vous vous mettez à l’aise ? On se tutoie mutuellement ?

– Toi tu me vouvoies, restes à ta place l’alien.

Alors que Sholt parle, il émane de lui de chauds effluves que Didier reconnait que trop bien. Le terme utilisé par le capitaine fait monter la température sanguine du saurien. Il serre les poings, enfonçant légèrement ses griffes dans ses paumes écailleuses.

– Je te sens tendu le lézard. Des années que tu nous tannes, que nous montons un dossier assez costaud pour te foutre au trou. Ton avocat commis d’office arrive en fin de journée, le temps que le PC central calcule celui qui te « convient », enchaine Sholt en faisant le signe des guillemets.

– Et en attendant vous voulez me cuisiner. Votre petit plaisir qui vient animer votre vie de médiocre fonctionnaire morose. Madame Sholt doit aimer la campagne, elle a un porc à nourrir à la maison et s’y donne à cœur joie.

Le capitaine fait un bond en avant, piqué au vif, ou au gras, par la répartie de Didier. Au même instant des tourelles de combats sortent des quatre coins de la salle. Didier a connu mieux comme décoration et comme ambiance. Les canons sont tous pointés sur sa trogne reptilienne.

– Putain tu commences à me les briser ! Hurle Didier, insoumis par cette démonstration turgescente d’un homme qui a de façon évidente des problèmes érectiles.

– Tu n’ comprends toujours pas où est ta place semble-t-il. J’ te laisse réfléchir avec c’ qui te sert de cerveau.

Et le capitaine Sholt repart. Didier est dans de sales draps, surement bourrés de puces de l’espace. Il devrait tenter d’amadouer bouboule, mais il sait que c’est peine perdue : le type le déteste au plus haut point. Le temps passe et Didier sent que les bandages d’onguent se sont transformés en véritables plâtres. Une camisole l’enserre et le limite dans ses mouvements. Sholt tarde tellement qu’il a même le temps de piquer un somme.

– A v’la mon cher lézard ! Dis Sholt en claquant la porte derrière lui, réveillant Didier au passage.

– A voila mon poulet ! lui répond Didier

– T’es… t’es prêt à passer la table ?

– Je veux bien te l’envoyer dans la gueule, mais je ne vois pas le rapport.

– Non… hem hem, Sholt tente de s’éclaircir la voix. Tu vas cracher le morceau ? j’te dis tu vas l’cracher…

– J’ai rien bouffé depuis plusieurs heures, j’vois pas comment accéder à ta demande, et si tu me disais pourquoi vous me détenez ici comme le pire des terroristes.

– Blablabla, fait le capitaine en imitant le canard avec ses mains, tordu de rire.

– Oh les petits coups de pression et les tourelles, passe encore, mais tu ne vas pas commencer à te payer ma tête ! Vocifère Didier.

Sholt approche son visage du saurien, chose incroyable, personne encore, d’humain tout du moins, n’avait osé faire preuve d’autant de courage, ou de stupidité. Une odeur de vinasse bon marché, du genre qu’on achète dans les stations en orbite autour de Titan, émane de sa bouche. Les naseaux de Didier en souffrent. L’humain ne tient pas droit, il est obligé de se maintenir d’une main à la table. De l’autre, il tient son flingue porté à la ceinture.

– Toi et tes zamis f’tez l’bordel chez nous, et faudrait qu’on te déploie le tapis, et mon cul c’est du poulet ?

– Rouge, le tapis. Comme le vin que tu as ingurgité avant de venir, c’est pour désinhiber la peur que tu ressens quand tu viens m’emmerder ? Tu sais ce que je pourrai faire n’est-ce pas ?

– Alors d’abord z’ai pas pu…bu. Juste désal… désaltéré. Fait chaud ici. En parlant d’rouge, t’es de quelle couleur à l’intérieur ?

Sholt, à moitié défroqué, s’esclaffe. Il sort son arme et braque Didier. Direct sur la tempe.

– T’es en train de faire une énorme connerie mec. Didier ne regarde plus le capitaine, il est concentré.

– Tu vas rien faire, toi et tes copains vous zêtes finis. Finito les clandos !

Et alors que Sholt devient de plus en plus pressant et imprévisible, l’atmosphère s’électrise, la pièce se réchauffe à une vitesse inhabituelle. Des fissures apparaissent sur les bandages enveloppants Didier. L’artère de son cou pulse de plus en plus fort alors que les pupilles de ses yeux perçants s’agrandissent.

– Oh tu fais quoi là, tu chies ? Putain l’autre il va se faire dessus ! T’as peur, peur de la Justice Immanente.

– B-A-K-Z-A

Didier, d’un seul mouvement est debout, Sholt est projeté à terre, son arme de service tombant et glissant au bout de la pièce. Le corps du saurien, nu, a doublé de volume. Tous ses muscles sont contractés, ses écailles hérissées sont parcourues d’une lumière violette. Didier se concentre encore, les tourelles chargent leur tir.

ZIIIIIIIIIP

Tel un moustique, une fléchette vient se loger dans une interstice de son cou. Didier, en une fraction de seconde, s’écroule au sol. Paralysé, ayant repris forme originelle, il reste sur le qui-vive, cherchant son agresseur. Impossible que cela soit Sholt, il est trop ignare et est assommé à terre. Alors Didier entend une voix, douce, maternelle celle d’une femme.

– Mon cher, vous avez le choix. Soit vous travaillez pour nous, soit vous restez croupir ici. Nous nous sommes ratés au Miso Queen, mais l’offre tient toujours. Vous êtes dans un sacré pétrin, à cause, ou, grâce à nous, il faut bien l’avouer.

Didier entend les talons de la femme s’avancer vers lui. Également les gémissements de Sholt alors qu’il émerge de son choc à la tête.

– Z’êtes qui vous ? On n’a pas commandé l’escorte pour si tôt, non ?

– Pathétique. Répondit-elle avec dégout.

Sans sommation, la femme lui tire dans le crâne. Il explose en une myriade de bouts de viande, d’os et de gelée qui viennent parsemer le sol, le mur et le plafond. Enfin de belles ornementations pour les futurs interrogatoires. Une voie lactée, faite de chair humaine. Ça donne le ton.

– Xynthia, pirate, dit-elle en tendant la main au saurien. Didier, on va devoir courir. Et vite.

– Putain, mais c’est quoi encore ce bordel… J’espère que ton vaisseau n’a pas de puces.

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Florent DIAS

Nourri par les Landes, Tolkien et le cinéma d'auteur, je m'inscris dans une tradition millénaire de narration. Mon univers explore des dimensions épiques, de l'antiquité à la science-fiction, pour partager un monde intérieur sincère.

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