CHAPITRE IÂ : Un matin comme les autres.
Une belle journée s’annonçait sur Solivara, capitale rayonnante d’Aurélia Prime. Les grandes tours du centre historique étincelaient de mille éclats. L’alvanythe, roche d’un blanc pur qui composait la géologie de la planète et qui servait à la construction des bâtiments, luisait de multiples couleurs. Les structures les plus somptueuses arboraient de grands vitraux, éloges de personnages illustres et des grandes avancées scientifiques. Trônant au milieu de ces tours majestueuses, Le Conseil d’Harmonie.
Sa magnificence s’érigeait tel un phare et sa couronne d’or servait de repère aux égarés spatiaux et terrestres sur des kilomètres à la ronde. Autour de ce lieu de prestige s’étalaient, épousant les contreforts montagneux, les cuvettes naturelles creusées par la rivière Célys et les collines paisibles, des quartiers résidentiels, des spatiocommerces ainsi que des industries de hautes technologies. Les premiers suivaient toujours un ordre bien équilibré de longues avenues parallèles entrecoupées de rues simples et piétonnes distribuant les habitations en carrés équilibrés. Celles-ci différaient peu les unes des autres : un agencement plus ou moins nombreux de blocs habitables superposés, toujours en alvanythe, habillés de baies vitrées nues ; sur les toits un espace était réservé aux drones de livraison et d’urgences ; le tout était bordé de pelouses et de fleurs violettes ou pourpres. Certains habitants aimaient décorer leurs demeures des drapés auréliens, arborant les deux colonnes de la Justice et de l’Ordre éclairées par l’Étoile du Savoir. Le drapeau de l’Harmonie si chèrement acquise. D’autres se laissaient aller à quelques fantaisies en taillant leurs arbustes en des formes plus ou moins complexes. Il arrivait parfois même d’apercevoir des niches bariolées, abritant un des nombreux animaux domestiques disponibles à l’adoption. Le nixilon par exemple, créature aux écailles d’ivoire et aux yeux iridescents. Agile et indépendant, le nixilon communiquait avec son maître humain par des ondes sonores subtiles. Un éventail de fréquences caractérisait chaque nixilon. Il n’y avait jamais deux voix identiques ni le même vocabulaire. C’était un travail de longue haleine, une connexion particulière que devait entretenir l’humain durant les presque soixante années d’espérance de vie de son compagnon à quatre pattes. Il était très difficile dès lors de se séparer de son nix.
La disparition prématurée du maître entrainait généralement le dépérissement de la bête. N’ayant plus personne pour la comprendre pleinement, elle se laissait alors mourir lentement. Le nixilon était devenu un élément important dans la culture aurélienne, même si les prix pour son adoption, étant peu fertile, étaient très élevés. Il côtoyait zynthor, volthuun et diverses races d’orvian.
C’était dans un de ces quartiers que Taren Voss vivait, avec ses parents et Zublion, le nixilon de la famille. Son ronronnement lent et apaisant emplissait l’air de la chambre du jeune adolescent, encore endormi en ce milieu de matinée. Il avait veillé jusqu’à tard dans la nuit, comme souvent ces dernières semaines. À seize ans, sa routine quotidienne n’était encore que très peu perturbée, si ce n’est sa mère Olivia qui tapotait à la porte.
— Mon chéri, il est l’heure de te lever, dit-elle. Tu vas louper le petit-déjeuner et il te faudra rattraper ce retard.
— Mmmmh c’est bon j’arrive, laisse-moi dix minutes, grommela Taren.
— Comme tu le sens, mais il ne faudra pas te plaindre si tu as double ration au prochain repas, enchérit Olivia.
Puis elle se détourna de l’antre de son fils, dans un mouvement plein de majesté contenue. Des restes de son lignage important dans la société. Ses pas résonnaient sur le sol marbré, ses longues jambes l’entraînant à un rythme régulier, presque aérien. Taren avait hérité de ses cheveux bruns, avec de légers reflets d’or. Ébouriffée en toute circonstance, sa tignasse donnait du mal à sa mère, qui tentait, par tous les moyens à sa disposition, d’ordonner ce tumulte capillaire. Contrairement à sa génitrice, il avait les yeux bleus de son père, Aken, technicien au sein de la Gouvernance Autonome des données biociviles, alias GAbc. La GAbc permettait aux Cognitrons quotidiens de fonctionner au mieux. Notamment les Dinner Services.
— Bon j’crois qu’il est temps de se bouger, tu ne penses pas Zublion ? demanda Taren, encore engourdi.
L’animal répondit par une onde à basse fréquence.
— Nous sommes d’accord, la flemme… mais pas le choix, je n’ai pas envie d’être gavé à ras la glotte et puis si je suis bien assez en retard sur le programme…
Taren se leva donc d’un mouvement sec qui faillit faire tomber Zublion à la renverse. Le sol de sa chambre, comme l’ensemble de la maison, était couvert de cette pierre blanche veinée de violet profond. Il n’était point froid, l’alvanythe, retravaillée, gardait toujours une tiédeur naturelle. Cela n’avait pas empêché le jeune homme d’agrémenter, outre deux ou trois posters de ses groupes préférés et d’un luminaire d’un gout incertain, le bas de son lit d’un tapis à l’effigie du Commandeur de la 34e Flotte : Rahen, le Rempart Solitaire. Un héros planétaire qui avait réussi l’exploit, avec un vaisseau d’interception léger, à annihiler une attaque pirate de grande envergure sur l’un des avant-postes aurélien situés aux confins du territoire galactique. Peut-être l’histoire avait-elle été exagérée, mais peu importait, Taren comme bien d’autres jeunes de son âge y voyaient dans ce personnage la reconnaissance du courage, de la force et de la détermination dont ils devraient faire preuve dans leur propre vie.
Il claqua alors des doigts et le teint des vitres disparu, laissant enfin les rayons du soleil pénétrer l’espace intérieur. La lumière rebondissait sur chacune des surfaces, ne laissant que de maigres recoins de pénombre. Dans la pièce qui lui servait donc de chambre, tout était toujours bien rangé. Un bureau rétractable qui se découvrait du mur en actionnant un petit levier, un fauteuil ajustable à sa taille, les deux mobiliers d’un bleu profond contrastant avec la blancheur des murs. Pas de paperasse, aucun objet trainant à la surface de son plan de travail, ni dans les tiroirs. Taren était minutieux, son environnement proche toujours bien ordonné, comme on leur apprenait : « Un esprit clair et discipliné s’épanouit dans un espace propre et soigné. ». Cela n’était valable qu’au sein de sa demeure, car l’œil scrutateur de la maitresse de maison n’était jamais loin et elle était prompte à jeter à la benne tout ce qui se trouvait au travers de sa route. Il jeta un coup d’œil sous la tête de son couchant. La boite était toujours là .
Confiant, il enfila sa tenue réglementaire, prit Zublion sous son bras et sortit rejoindre ses parents dans la pièce centrale de la demeure. Son père s’apprêtait à partir travailler, sa sacoche posée près de la double porte d’entrée, en attente du départ. Il ne rentrerait que très tard dans la soirée, ramené par le chauffeur collectif du GAbc. Aken ne parlait jamais de son travail, non pas que cela lui répugnait, mais il n’en voyait tout simplement pas l’intérêt. Sa mère, quant à elle, s’occupait principalement de la maison et menait des activités associatives avec les autres membres de la communauté. Il s’agissait principalement d’organiser des sorties pour les enfants du quartier ou encore de préparer la fête annuelle de l’Harmonie. À cette occasion chaque quartier de la ville, résidentiel ou commercial, concourait aux plus belles installations et performances scéniques. Les commémorations aux victimes de l’Ancien Monde et la célébration de la paix harmonieuse avaient lieu dans le centre historique, au pied de la Tour du Conseil. Comme la place manquait pour toute la population de la ville, les événements étaient retransmis automatiquement sur chaque écran personnel ou commun disponible, et ce sur toute la planète. C’était l’occasion pour chacun de se réunir en famille et partager de ces biscuits aux épices venus de Velthar.
Taren recula sa chaise et s’installa devant la grande table du séjour. Une musique discrète, presque imperceptible, vibrait dans l’air. Ses accords semblaient s’ajuster au moindre souffle, elle se faisait de plus en plus rythmée, semblant s’adapter à l’état d’éveil de Taren. Ce n’était pas un simple fond sonore : le système adaptatif, intégré aux murs, analysait la composition émotionnelle du moment, des sujets, et harmonisait la mélodie en conséquence. Taren ne l’écoutait plus vraiment, habitué à ces transitions sonores censées apaiser l’esprit sans qu’on y pense. Ce n’était pas au goût du jeune homme, qui se passionnait pour des productions plus viscérales, distribuées sous le manteau, au grand dam des parents auréliens.
Pareil à sa chambre, et, à dire vrai, à toutes les pièces de la maison, le vivoir n’avait que peu de parures pour agrémenter le blanc des murs. Un large plafonnier, quand le soir s’installait, éclairait toute la pièce d’une douce lumière chaude. Quelques holo-images familiales étaient projetées sur le buffet. Un confortable sofa trônait dans le tiers du séjour, faisant face à un écran aussi large qu’un homme adulte. Assis sur le canapé argenté, on pouvait dès lors profiter des différents documentaires diffusés par les chaînes éducatives ou la retransmission du sport à la mode depuis quelques générations : Le Synchrom. Une fois la partie terminée, il suffisait de se lever et de se retourner pour aller s’asseoir à la grande table familiale. Chaque membre du foyer avait sa place attitrée. Aken en bout de table, Olivia à l’opposé et Taren entre ses deux parents. Sur la surface de la table, un emplacement est délimité. Trois petits écrans et trois capsules incrustées. Taren déploya son pouce au-dessus de sa capsule et une fine aiguille vint prélever une goutte de son sang. Indolore, il en avait l’habitude. Il n’attendit que quelques millisecondes, puis le moniteur de la taille d’une main se mit à clignoter en orange : «  Glycémie insuffisante, 4 vitamines en net recul. Ajustement. Lancement du Dinner », pouvait-on lire.
Alors, un bras motorisé, gris métallique, au design épuré, sortit de la table. Un bol et des couverts entre ses pinces. Il les plaça devant Taren, puis un liquide se déversa dans le récipient. Chaud sans être bouillant, le repas laissait échapper des senteurs d’agrumes poivrées. Un sachet vint se poser à droite du bol, de la viande séchée, parfait pour un regain de protéines en prise rapide. Taren n’avait pas pour habitude de manger en parlant, les repas se faisaient donc souvent dans un silence des plus absolu. Mais pas ce jour.
— Tu n’as pas cours aujourd’hui ? demanda Aken avec son ton détaché habituel.
— Si, mais que cet après-midi, mes leçons de sociologie sous le régime des rois Lathos ont été annulées pour le trimestre. Manque de professeurs.
— Ah pas étonnant, ils se mettent tous en arrêt maladie ces temps-ci. Nous avons un peu de mal à compenser la surcharge au bureau.
— Quelle maladie peut bien toucher les agents ? Toi, tu n’as jamais rien à ton âge ! Un véritable roc ! répondit Taren, sur un ton légèrement ironique.
— Que tu croies ! Mes maux de tête ne disparaissent jamais vraiment, surtout avec un gosse qui tambourine sur je ne sais quoi en pleine nuit ! BAM retour à l’envoyeur, rigola le paternel.
— Bah mon activité nocturne n’a rien d’original, tu avais sans doute la même passion plus jeune. À moins que tu t’y sois remis… Taren attendit la réponse qui ne tarda pas à se faire entendre.
— Oh fiston, attention, tu frôles l’irrespect… allez, finis ton repas. Tu pourras vanner ton père sur ce sujet quand tu auras enfin passé le cap des salutations courtoises.
La mère de Taren n’avait pas perdu une miette de la conversation. Elle scannait consciencieusement le carton d’invitation qu’elle avait confectionné, un énième goûter de quartier.
— Ton ami vient te chercher ? demanda Olivia, sans détourner le regard de sa tâche.
— Oui, d’ici une demi-heure, répondit Taren. Nous partons un peu plus tôt afin de discuter sur la route.
— Eh bien, moi, je dois vous laisser ! coupa Aken. À ce soir et travail bien Taren, c’est le dernier trimestre, faut pas tout gâcher.
Il fit une bise à sa femme et son fils, puis s’en fut.
— Dis-moi Taren, me prendrais-tu pour une vieille sénile ?
— Quoi ? Comment ça ? Interloqué Taren faillit avaler de travers la dernière gorgée de son bol désormais froid.
— Tu sèches certains de tes cours depuis… laisse-moi réfléchir… environ quinze jours.
— Mais pas du tout ! Où vas-tu chercher cela ? Je n’ai été absent qu’une fois, et je t’en ai déjà donné la raison. Je ne vois pas de quoi tu parles. Répondit Taren en essayant d’avoir un ton amusé.
— Je le sais, c’est tout. Une mère sent quand son fils fait des cachotteries. Tututut, ne me contredis pas. Si encore tu te contentais des banalités adolescentes. Mais là , ton total de points baisse dangereusement et tu risques ta potentielle carrière. Et, compte tenu de l’état de tes chaussures, ce n’est pas pour aller en holothèque ou courir la demoiselle.
Taren ne répondit pas. Il savait la bataille déjà perdue. Il ne servirait à rien de se justifier, de trouver des excuses. Il s’enfoncerait et serait démasqué. Il préféra feindre l’ignorance, le repli stratégique qui lui éviterait les foudres impitoyables d’Olivia. Celle-ci se délectait du petit coup de pression qu’elle avait jeté sur son fils. Elle pensait que, se sachant pris au piège et avec un peu de jugeote, il corrigerait le tir de lui-même. Elle ne l’avait quand même pas fait si idiot !
Plusieurs minutes passèrent dans un silence gêné, quand un « Ding » discret éclipsa le malaise qui s’était installé dans la demeure des Voss. Sans attendre la moindre réaction de sa mère, Taren se précipita vers l’entrée. Il appuya sur deux boutons situés sur le montant gauche des doubles portes et une légère brise tiède s’engouffra dans le vestibule. Kael Malonn se tenait sur le seuil, essoufflé comme s’il venait de participer à une course d’endurance. Son uniforme, déjà peu flatteur pour sa carrure, semblait avoir encore rétréci. Il tirait sur le col de son costume bleu ciel d’un geste nerveux, cherchant un peu d’air frais.
— Mec, bouge-toi, dit-il au bout de sa vie, j’ai déjà dû traverser tout le quartier en courant pour ne pas arriver en retard et toi, tu trainasses.
Taren le regarda, haussant les sourcils et esquissant un sourire à peine dissimulé.
— Tu as pris dix centimètres durant la nuit ou tu as essayé de laver ta tenue toi-même ?
Kael soupira en lissant du plat de sa main les bandes dorées qui barraient son torse.
— Je suis convaincu qu’ils nous refilent des uniformes trop petits pour que nous ne nous reposions pas sur nos lauriers et que nous restions en forme.
— Il te suffirait surtout de faire enfin réparer ton Dinner Service, répondit Taren, toujours sur un ton blagueur.
— Et toi, quand est-ce que tu troques Zublion pour notre chère Amelia, qui pourtant te fait les yeux doux depuis le début de notre scolarité ?
— Oh ça va, de toute façon, nous ne la voyons plus aussi souvent qu’avant et surtout… elle est déjà prise…
— Pas par toi c’est certain, un jour tu comprendras peut-être que ton nix ou tes… tu sais quoi d’intello, – Kael chuchotait alors – ne suffiront pas éternellement à faire ton bonheur.
— À seize ans, j’ai d’autres préoccupations, rétorqua Taren, alors qu’instinctivement il jetait un regard vers le ciel d’un bleu intense, traversé par quelques vaisseaux civils pourfendant les rares nuages aux liserés mauves.
— En tout cas, pour mon Dinner Service je te prie de bien vouloir faire taire tes angoisses de technophile nutritionniste. Le Conseil a mandaté un agent pour nous le faire réparer. On doit déjà payer assez de pénalités comme cela… Bon et si nous partions, chercherais-tu à repousser le moment…
— Chut pas ici ! Taren regardait par-dessus son épaule pour s’assurer que sa mère n’écoutait pas aux portes.
Alors il prit Zublion, qui avait déjà compris, par habitude, ce que son maître attendait de lui. Il se mit en boule et se laissa transvaser dans le sac à bandoulière de Taren.
— À ce soir maman ! Je ne sais pas encore à quelle heure je rentrerai ! cria-t-il alors qu’il sortait déjà de la maison.
Taren ajusta le baluchon sur son épaule et jeta un coup d’œil au regard perçant de Zublion qui en sortait discrètement. L’animal émit deux courts bourdonnements, signalant à son maître qu’il était ravi de sortir de la maison et surtout de retourner à l’endroit habituel.
— Cependant prenons notre temps, faut que je récupère en prévision de ce qui nous attend ! dis Kael, essuyant les quelques gouttes de sueur qui perlaient encore sur son front.
— Pas de soucis, j’ai déjà tout prévu, répondit Taren alors qu’ils marchaient désormais le long de l’avenue principale. Le fait que tu sois arrivé en courant, ou plutôt en rampant vu ton état, m’a été d’un grand secours premièrement, mais surtout nous aura fait gagner quelques minutes d’avance. Puis de toute façon ne t’inquiète pas j’ai pris l’habitude, j’ai pu tester notre technique pour…
— L’habitude, l’habitude… en attendant, tu as failli te faire prendre la dernière fois. J’ai découvert une nouvelle entrée hier, pendant que monsieur se faisait dorloter par « môoomannn ».
— Le jour de deuil c’est important !
— Oui et bien chaque semaine de chaque année, moi j’en ai ma claque, c’est une journée de perdue ! C’est que j’ai des projets moi, et le temps ne se rattrape pas. La fête annuelle devrait suffire à tout le monde !
— Surtout que personne ne se sert de ce jour chômé pour réellement se commémorer de gens que nous avons oublié depuis plus de trois cents ans… Mais dans la famille ça reste une journée essentielle. Mon père étant à la maison, nous essayons d’en profiter pour nous retrouver ensemble…
Kael le regarda alors du coin de l’œil.
— Oh pardon Kael je ne voulais pas…
— Non ne t’en fais pas dren, répondit Kael tout en frappant du point sur l’épaule de Taren. Perdre le mien ne m’a pas rendu débile.
En effet Jael Malonn avait péri dans l’explosion de sa frégate dans le secteur vingt-trois autour de Velthar. Il devait mener une attaque conjointe avec les veltharis et la deuxième flotte d’opération spéciale aurélienne, sur un repaire de pirates qui menaient, d’après les informations reçues du commandement, des raids aux abords des marchés coloniaux. Lui et ses dren, frères d’armes en Auryën, luttèrent longtemps contre une centaine de petits scouts, vaisseaux légers et rapides dont raffolaient les pirates. Mis à l’écart de la flotte principale, ils ne pouvaient survivre face à cette myriade de harceleurs à la vitesse dépassant de loin les capacités des meilleurs navires de la Coalition. À part peut-être le vaisseau de feu le Commandeur Rahen. Les éloges funèbres furent solennels, pour ne pas dire pompeux, et la famille Malonn fut prise en charge par la société pour services rendus. Le Conseil n’était jamais avare en reconnaissance envers ceux qui donnaient leur vie pour l’Harmonie.
Taren et Kael poursuivaient leur route vers le Centre d’Instruction Citoyenne. Ils avaient un plan, qui, s’il fonctionnait comme lors de différents tests effectués par Taren, leur assurerait une sécurité bien plus grande que lors de leurs précédentes vadrouilles. Il y a quatre jours, Taren avait dû faire preuve d’ingéniosité pour expliquer son absence, que ce soit auprès de l’administration ou de sa mère. Mais aujourd’hui ce serait différent. Ils avaient choisi de partir avec de l’avance afin de limiter au maximum la présence des autres élèves au portique. Tous devaient s’identifier pour entrer dans l’établissement, un bon moyen pour les futurs citoyens d’apprendre l’autonomie et la responsabilité. Au bout d’un certain nombre d’absences, les parents étaient prévenus et le nombre de points pour valider sa scolarité étaient diminués. Mais il ne suffisait pas d’entériner son diplôme, il devait refléter un certain score pour accéder à tel ou tel métier. Le Conseil permettait ainsi aux meilleurs éléments de la société d’accéder aux postes les plus prestigieux et de pousser les plus récalcitrants à faire de leur mieux. Face à cette problématique, il avait fallu trouver un stratagème. Et Zublion était la clé.
Ils passèrent devant le dernier quart résidentiel de leur zone. Là encore les demeures contribuaient à l’Harmonie par leur unicité. Des jardins bien taillés ici, un orvian qui bâillaient là , à s’en déchirer la mâchoire qu’il tenait basse. Autrefois de grandes bêtes des plaines, avec leurs cornes proéminentes et leurs pattes musculeuses, elles avaient alimenté l’humanité des Premiers Jours, leur fournissant, comme nourriture, muqueuse brune et viande au goût prononcé. Mais depuis quelques générations son utilité fut détournée, et ce grâce au progrès technologique. Désormais l’orvian servait d’animal d’apparat, déclinant son espèce en plusieurs races dont les gabarits ne dépassaient guère le mètre au garrot. Sur le trottoir opposé, des Unités Autonomes de Service s’affairaient au maigre nettoyage des rares déchets présents. Tout de métal, possédant un unique grand œil à la face avant, les UAS flottaient tels des globes oculaires géants portés par le vent. Leur système antigravité et leurs petits propulseurs en faisaient des agents mécaniques d’une utilité redoutable, surtout munis de multiples pinces et outils. Quand une UAS œuvrait à la tâche, une autre était chargée de superviser celle-ci et de veiller à la sécurité des citoyens.
Enfin, au numéro mille cent cinquante-six, vivaient Amelia et sa famille. Taren eut le palpitant légèrement plus rapide que d’habitude. Sûrement la marche qu’il venait d’effectuer. Taren, Kael et Amelia se connaissaient depuis longtemps, alors qu’ils marchaient à peine. Elle était légèrement plus grande que Taren, mais plus petite que Kael, qui, pour son âge, avait déjà des proportions d’orvians primitifs. Elle avait le même teint blanc que ses concitoyens, mais de légères taches de rousseur venaient rehausser subtilement ses yeux d’azur. Taren eut la vision éphémère de ses cheveux châtains et de son éclat de rire habituel. Puis il vit en pensée Ulin, un gentil garçon avec qui il s’entendait bien. Taren se sentait coupable. Coupable d’être jaloux de celui qui avait pris sa place. Mais quelle place ? Après tout il n’avait nullement montré le moindre signe exhaustif d’intérêt, autre qu’amical, envers Amelia. Et puis dans tous les cas, se dit-il, comme un moyen de chasser ces idées qui le perturbaient, il devait se concentrer sur son avenir. Ainsi que le répétaient sans cesse leurs professeurs, il fallait rester concentré sur leur diplôme et leur future carrière. Il n’avait évidemment retenu que ce qu’il voulait, sa curiosité le menant là où l’Institution ne voulait guère le voir.
Alors Zublion repris ses vocalises qu’il avait tu tout le long du chemin qui les menait invariablement vers l’établissement scolaire.
— Et oui Zu, nous y sommes, tu te souviens de ta tâche ? Demanda Taren tout en ouvrant légèrement son sac, faisant apparaitre le fin museau du nixilon.
La bête lui répondit avec un ronronnement d’approbation. Ils tournèrent alors au carrefour des deux artères principales reliant les quartiers résidentiels aux cœurs commerciaux. Là , à cette intersection se tenait un bâtiment bien plus massif que ceux alentour, paré de statues d’hommes et femmes illustres et de grands génies. Mais ce que les compagnons voyaient en premier était l’enceinte gigantesque, forgée dans un métal exotique et qui luisait d’or et d’argent. Deux immenses arcades la coupaient au milieu de sa longueur. Une pour les entrées, une autre pour les sorties. Taren et Kael avaient vu juste quant à l’heure propice d’arrivée. Personne en vue. Pas d’élèves, pas de professeurs. Il n’y avait jamais de surveillant, ni dans la cour ni au sein du bâtiment. La confiance dans les règles et dans la technologie suffisait amplement. Les habitants accueillaient avec sérénité tout ce qui leur permettait d’améliorer la sécurité de chacun et le confort des siens.
Olivia aurait bien voulu répondre quelque chose, signifier à son fils, de nouveau, que ses cours étaient importants. Mais elle n’en eut ni la force ni le temps. Les deux compères étaient désormais loin devant, accompagnés de Zublion, dont elle comprenait, aussi, certaines des vocalises.

