
CHAPITRE II : UN PILOTE POUR UNE COURSE.
Taren fit sortir Zublion du sac, tout en tenant à l’œil ce qui se passait autour d’eux. Kael partait au-devant, attendant la venue de son ami une fois le tour de passe-passe réalisé. Il fallait à Taren agir avec grande prudence. Le plus à craindre était les UAS. Un concitoyen peut facilement être leurré, manipulé par une bonne dose de diplomatie et de mensonge. Ce n’était le fort ni de Kael ni surtout de Taren, toujours prompt à dire à haute voix ce qui lui passait par la tête. Mais les globes sont d’une pure logique binaire : vous êtes en cours, tels de bons élèves, où vous n’y êtes pas. Point, à la ligne. Si l’une d’elles vous attrapait, en une fraction de seconde, la sphère récupérait toute information utile sur votre compte et surtout où vous devriez être à l’instant présent. Impossible de tricher. En tant qu’élève du Centre d’Instruction Citoyenne, votre score était immédiatement grevé d’un montant arbitraire et des agents débarquaient dans la minute vous ramener à votre leçon. Alors, autant dire que la discrétion était de rigueur à partir de maintenant. Au moindre faux pas, ce serait l’échec de la mission.
— Viens ici Zu, il faut que je te l’accroche, dit Taren.
L’animal eut un léger grognement approbatif et se laissa faire. Alors Taren récupéra dans la poche de sa veste le badge qui servait à s’identifier. Il le fixa soigneusement au pendentif que Zublion portait en permanence, avec un morceau de ruban fixateur, à base de mucus de zynthor. Le nix, alors que son maître œuvrait, perçut la tension que ressentait ce dernier. Il ronronna et se colla contre le bras de l’adolescent, essayant de le rassurer.
— Je sais, nous nous sommes exercés, préparés à ce moment. Mais là, nous ne jouons plus. Je me suis fait prendre une fois, je n’aurai pas de deuxième chance. Et ce n’est que la partie la plus facile. Aujourd’hui fini les promenades sans intérêt dans les galeries accessibles, nous irons plus loin…
Zu balaya de sa voix différentes fréquences. Les vocalises partaient haut dans les aigus avant de se stabiliser en un accord plus agréable à l’oreille humaine.
— Non, ça c’est notre Kael qui y croit. Il a même ramené de l’équipement si jamais cela tourne mal. Il a dû dévaliser ce qui restait des dotations de son père. Bon tu te sens d’attaque ? Alors c’est parti…
Zublion parut frémir d’une certaine excitation. Comme s’il prenait goût lui-même au danger que pouvait représenter son défi. Alors l’agile nix sauta des bras de son maître et s’engagea à l’intérieur du portique de sécurité. Là, sur les surfaces internes des deux colonnes, des bandes métalliques servaient à l’identification des élèves. Zu franchit l’arcade, avec sa grâce habituelle et son port quelque peu altier. Un bip se fit instantanément entendre, validant l’authentification de ce qui devait être Taren. La première étape était passée. Mais Zublion ne pouvait pas sortir tranquillement par l’ouverture contrôlée à cet usage. Son maître devait faire croire qu’il était resté en cours tout l’après-midi. Alors, comme il était prévu, le nix longea l’enceinte sur plusieurs mètres, tourna à l’angle Est pour y trouver le point d’extraction.
Il s’agissait d’un vieil arbre, que les agents du Conseil n’avaient osé abattre, craignant le mécontentement des riverains attachés à l’ancêtre. Vélaris le Cendré était son nom et la légende racontait qu’il fut planté voilà cinq cents ans. Il s’agissait d’un sylthar de la plus belle constitution qui soit. Son tronc, d’une écorce blanche tirant légèrement vers le gris, parcourue de fins sillons pourpres, portait fièrement une couronne large et splendide de multiples branches aux feuilles aussi larges que la tête d’un enfant. Celles-ci tombaient deux fois l’année, laissant sur le sol un lac de fanes mauves aux nervures d’argent. Les racines de l’arbre étaient vigoureuses et profondes. Certains au voisinage pouvaient même apercevoir une de ces orphelines percer le mur de leur cave. Le Cendré trônait dans la cour pavée du Centre d’Instruction Citoyenne et sous sa frondaison, les jours de grandes chaleurs, les élèves aimaient y récupérer un peu de douceur et d’air frais. Les amoureux s’y donnaient également rendez-vous, lors des rares moments où ils pouvaient être seuls entre deux leçons. L’arbre était tellement vaste qu’il s’accoudait désormais à l’enceinte, laissant dépasser ses longs bras feuillus par-dessus le trottoir adjacent.
Zublion se dirigea donc vers le Cendré et fit le tour du tronc. Il explora ainsi l’écorce attentivement, cherchant les endroits avec le plus d’aspérités. Quand il eut trouvé, il se cambra sur ses pattes arrière, le regard plein de concentration. Puis il se détendit de tout son corps et s’élança dans les airs. Et alors qu’il touchait la peau biscornue du vieil arbre, il sortit ses griffes pointues et s’y agrippa. Prestement, il grimpa le sylthar avec une impressionnante agilité, le menant rapidement à la frondaison. De là, il bondit de branche en branche jusqu’à trouver celle qui lui permettrait de sortir en toute discrétion de l’établissement. Et alors qu’il s’approchait à pas feutrés, mais assurés, de la grille qui le séparait de l’extérieur il entendit une voix, comme un murmure :
— Zu tu es là ? Vite, dépêche-toi, j’entends des Unités qui approchent…
Alors Zublion tourna son regard vers l’extrémité de la rue et vit trois de ces globes flottants. Leur lentille rouge scrutatrice baladant la zone à la recherche du moindre déchet, ou humain. Sans prévenir son jeune maître, il sauta de la branche qui le tenait au-dessus du sol et se retrouva perché sur la tête de Taren.
— Te voilà ! Je commençai légèrement à m’inquiéter.
Zu fit alors comprendre qu’il fallait partir de suite, sous peine de contrôle par les UAS qui se faisaient de plus en plus proches. Taren l’attrapa et le fit entrer dans son sac à bandoulière. L’animal rechigna, mais il se rangea très rapidement au fond de la poche quand il entendit le « Blip…Blop » des UAS. Signe qu’il ne fallait pas perdre une seconde de plus à cet endroit. Taren exécuta son plus beau sprint pour rejoindre l’angle de rue opposé. Puis il tourna en décrivant un dérapage peu maîtrisé qui faillit le faire chuter. Taren, la peur au ventre, couru de plus belle, fort de ce soudain regain d’adrénaline, du genre qui vous pousse à exécuter des prouesses jusque-là insoupçonnées.
Jusqu’alors les autres citoyens n’étaient que peu nombreux dans les rues à cette heure-ci. Mais les rares badauds qui vaquaient à leurs occupations étaient pleins de surprise, ahuris, quand Taren croisait leur chemin à vive allure. Plus il avançait et plus le nombre de personnes grandissait. Il comprit alors qu’il allait finalement dans la bonne direction pour rejoindre Kael.
Celui-ci attendait aux abords du quartier industriel. Taren pouvait en voir les prémices aux trottoirs se faisant plus circoncis et aux légères volutes qui montaient dans le ciel. Ils s’étaient donné rendez-vous en face du recycleur Jass&Co, spécialisé dans le reconditionnement de Cognitrons.
— Vaa’dren ! J’ai bien cru que tu n’allais jamais y arriver ! Des soucis ? demanda Kael.
— Rien d’insurmontable pour qui a un cardio encore potable, ce qui n’est pas ton cas, répondit Taren à son ami qui avait l’air de mal prendre la boutade.
— Non pas que je sois susceptible, mais il y a plus urgent. Le type ne devrait pas tarder. Tu as bien ce que je t’ai demandé d’apporter ?
— Oui chef ! Tout était prêt hier soir. Normalement c’est dans cette poche…
Taren fouilla dans sa sacoche, bousculant le pauvre Zublion qui feula de mécontentement. Alors, encore éreinté de sa course, l’adolescent en sortit un objet inhabituel, gravé de symboles et formes inconnues. Semblable à une boîte à bijoux, l’artefact en forme de losange était parcouru de nombreuses inscriptions étranges. Le bloc de métal luisait sous les rayons du soleil, mais malgré toute la curiosité de Taren, aucun mécanisme d’ouverture n’était visible. Les symboles en forme de serpents et autres reptiles, pour beaucoup aux morphologies suspectes, entouraient une séquence de glyphes se répétant sur chacune des faces. Taren supposait qu’il s’agissait d’une des nombreuses anciennes langues parlées sur Aurélia avant l’Harmonie. Il avait trouvé l’artefact lors d’une de ses expéditions dans les galeries centrales. Il n’allait jamais très loin. Seul, sans équipement digne de ce nom, le périple pouvait s’avérer très dangereux. Alors il récoltait tout ce qui pouvait avoir de la valeur, historique ou technique. De vieux ustensiles, des accumulateurs, du vieux câble. Taren aimait bricoler, essayer de comprendre comment fonctionne tel ou tel objet. Cet état d’esprit, cette compétence à autopsier le réel, se faisait rare sur Aurélia Prime. Les UAS et divers Cognitrons s’étaient emparés de tout un pan de la technique. Plus efficaces, ils respectaient aussi bien mieux les normes en vigueur dans la société aurélienne. En quelques générations, l’utilisation des Cognitrons avait fait baisser drastiquement la criminalité, le blanchiment et permis de pacifier une société autrefois violente et peu respectueuse de l’Harmonie. Quelques secteurs étaient malgré tout sauvegardés et restaient dédiés à l’activité humaine. En effet le Conseil assurait l’emploi de million d’individus en fonction de leur potentiel, détecté durant leur scolarité. Jass&Co et la mise au rebut faisait partie de ces secteurs sécurisés.
L’autre grand domaine protégé par le Conseil était celui de la Pacification Galactique. Une grande partie de la population dédiait sa vie, ou une durée non substantielle, à apporter l’Harmonie aux confins des territoires spatiaux. La sécurisation des routes commerciales, la découverte de nouveaux mondes et leur viabilisation demandaient des hommes et des femmes d’une grande abnégation. Leur travail demandant parfois une vie entière de dévouement qui les éloignait pour toujours de leur planète natale. Et ce seulement s’ils arrivaient à destination. Les embuches étaient nombreuses pour qui s’aventurait dans l’espace. Les courants interstellaires pouvaient être trompeurs, la panne des systèmes de propulsions fatale et les rencontres impromptues nombreuses. L’histoire faisait écho d’un Commandeur et son équipage qui après trente années de navigation dans le vide du cosmos, se trouva en état d’alerte générale. Les dernières transmissions réceptionnées parlaient d’un engin inconnu et d’une attaque soudaine. Leur vaisseau fut perdu à jamais malgré les moyens mis en œuvre pour sa récupération.
Alors que Taren poursuivait avec minutie l’observation de l’étrange artefact, un son lourd et répétitif s’approcha des adolescents. Un véhicule se déplaçait à vive allure dans leur direction, puis s’arrêta à leur hauteur. De forme rectangulaire, la carlingue était dépareillée, couverte de plaques de tôle de différentes couleurs, d’excroissances desquelles s’échappaient des volutes de fumée noire et, par endroit, des zones rongées de rouille cuivrée grignotant le métal. Une rangée de phares de taille imposante surmontait quatre sorties tubulaires proéminentes. Imaginer ce qui pouvait en sortir jeta un frisson mêlé d’angoisse et d’une intense curiosité, dans l’esprit de Taren. Kael lui restait impavide. Non pas qu’au fond de lui l’excitation n’allait grandissante, mais il tentait de rester le plus stoïque possible. Lui qui voyait en son défunt père une figure héroïque et sans peur, voulait en son for intérieur, comme tout jeune garçon, le rendre fier, peu importe où son âme puisse reposer.
Kael fut le premier à s’avancer vers le terrible engin. Il était raccommodé de toutes parts. Des tuyaux de décompression parcouraient la carrosserie, slalomant entre d’innombrables pustules de métal et de matériaux de synthèse. Le fuselage massif semblait être bien plus destiné à la démolition dans les champs de bataille qu’à des courses de vitesse au sein des Arènes d’Harmonie. Un pas, deux pas, il pouvait presque toucher la carrosserie quand elle s’ouvrit si vivement qu’il faillit tomber à la renverse. Terrible rapace, le véhicule ressemblait à ces horreurs de crylops, prédateurs implacables des cieux de Velthar. Mais au lieu de tomber sur un contingent armé jusqu’aux dents pour le décimer, l’oiseau obèse fait de tôles régurgita un type rabougri et rougi par la chaleur des entrailles de la bête fumante. L’homme échevelé, à la barbe hirsute, portait l’uniforme Aurélien autrefois azuré et désormais défraîchi, déchiré par endroit. L’insigne n’était plus visible, mais son ceinturon dénotait son ancienne appartenance aux forces d’élite et d’intervention. Rares sont ceux qui reviennent intacts, physiquement et psychiquement, des missions périlleuses commandées par le Conseil. L’étrange pilote sorti du véhicule non sans manquer de tomber face contre terre.
— Hey les p’tits jeunes, alors vous avez c’que j’veux ? lança l’homme, embaumant l’atmosphère de son haleine.
— En effet voici l’artefact, répondit Taren s’approchant en tendant l’objet.
— L’accord tient toujours ? s’empressa de demander Kael.
— Bien entendu ! Vous m’prenez pour un d’vos voisins au visage cireux ? répondit l’ancien soldat, chauffeur illégal, tout en crachant au sol un mélange de salive et d’une substance rougeâtre. J’m’appelle Zerko, pendant mes… activités. Bref, posez vite vos culs à bord.
Et alors que ce Zerko faisait signe de sa main droite aux jeunes amis, de l’autre il attrapa l’artefact. Taren aperçut à son poignet gauche les mêmes glyphes étranges qu’il cherchait à élucider depuis plusieurs nuits. Il mit quelques secondes de trop avant de pouvoir lâcher l’objet, sentant soudainement le regard inquisiteur de Zerko sur lui.
— Pourquoi ces motifs tatoués ? Savez-vous ce qu’ils signifient ? demanda Taren animé d’une vigoureuse curiosité.
— J’n’ai pas à t’répondre gamin, monte dans c’véhicule et vite. Grommela Zerko.
— Monsieur, s’il vous plait ! quémanda Taren.
Le chauffeur eut une réaction qui surprit le jeune adolescent. Il empoigna d’un mouvement vif Taren par le col et le plaqua contre la carrosserie. Ce dernier sentit les aspérités métalliques lui rentrer dans le dos, le faisant grimacer de douleur.
— Pardon Monsieur Zerko, dit Taren entre deux difficiles expirations.
— « Pardon Monsieur Zerko », répondit l’homme, avec un mélange d’amusement et d’agacement. Ta maman ne t’a jamais appris qu’ la curiosité est un vilain défaut ?
Zerko relâcha sa poigne, laissant Taren reprendre son souffle.
— Voilà bien deux p’tits branleurs. J’prends assez de risques pour vous amener aux tunnels. M’en d’mandez pas trop. J’sais pas c’que vous avez dans la tête, pas grand-chose c’est certain, mais vous devriez être plus discrets et moins fouineurs. J’étais comme vous, puis j’me suis pris le réel en pleine poire. Tu veux voir l’réel toi chiffe molle ? demanda Zerko, tout en tendant ses doigts vers son œil gauche, qu’il retira prestement et avec une facilité déconcertante.
— Je… Je ne voulais pas vous offenser monsieur, fit Taren, le regard ébahi, et dégouté, face au trou béant dans la face du pilote.
— C’est ton manque de jugeote qui m’ dérange. Bien maintenant, montez ! J’sais pas lequel d’entre vous est à l’origine de c’remue-ménage, mais y a une flopée de flâneurs qui s’ramènent. Et sans nul doute qu’ les Cognitrons n’vont pas tarder. Allez ! Grouillez tire-au-flanc !
Kael qui était resté silencieux, observateur, fut le premier à enjamber le marchepied qui menait dans la panse du monstre de fer. Taren quant à lui hésitait. Et s’ils faisaient une idiotie plus grosse qu’ils ne pourraient jamais l’assumer ? Son cerveau tournait à toute vitesse, cherchant à trouver une échappatoire, un moyen qui leur éviterait les pires ennuis que n’auront jamais connus des adolescents de Solivara. Et la colère de sa propre mère. Zerko l’examinait du regard, puis sourit quand Taren prit la suite de son meilleur ami.
L’habitacle était exigu, sans rapport avec la masse imposante vue de l’extérieur. Les jeunes amis étaient obligés de se serrer sur la seule banquette avant présente. Elle était terriblement ramollie par endroits, laissant sentir sur le séant les ressorts qui devaient sûrement être rongés par la rouille. Des taches de nourriture parsemaient le tissu verdâtre, restes tombés des différents sachets qui trainaient ça et là. Des émanations rances, sueur mélangée à l’huile synthétique, agressaient les narines de Taren. Face à lui, la console de bord fourmillait de boutons et leviers de toutes tailles et couleurs. Zerko s’installa à son poste après avoir manipulé une manette, refermant l’habitacle. La cabine s’illumina alors d’une lumière bleutée émanant des écrans qui formaient le seul moyen de voir l’extérieur. Effectivement, une petite assemblée de citoyens se dirigeaient sur eux, suivis de près par les Cognitrons. Il s’était fallu de peu qu’ils soient reconnus. Zerko manipula deux commandes et tous sentirent le véhicule prendre doucement de l’altitude. Les moniteurs montraient le groupe d’individus s’arrêter et contempler l’énorme masse qui effectuait un demi-tour sur elle-même.
Les UAS se précipitèrent à la rencontre de l’engin, inconnu de leur registre d’immatriculation. Taren put se rendre compte de l’incroyable vitesse qu’ils pouvaient atteindre. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, ils avaient déjà franchi la moitié de la distance qui les séparait des fuyards. Alors Zerko déclencha une autre série de leviers et de boutons. Zublion feula, caché dans le sac de son maître, alors que les secousses le ballottaient dans tous les sens. Les orbites volantes encerclaient maintenant le véhicule et donnaient ordre d’en sortir. Les tressautements devinrent séisme, et une pulsation harmonique se fit entendre. Sur les écrans de contrôle, l’extérieur. Des volutes de fumée grisâtre montaient vers le ciel. Les Cognitrons venaient d’être réduits en poussière. Des humains fuyaient en courant. D’autres, roulés en boule sur le sol, tenaient leurs mains fermement collées à leurs oreilles.
— J’crois que cette fois-ci t’es foutu pauv’ con ! s’exclama Zerko. Les petits gars, pour vous ça ira. On dégage d’ici et vite.
— Ils vont en envoyer d’autres, sans doute même vont-ils dépêcher des drones de combat, vous ne croyez pas ? demanda Kael.
— Les UAS ne font pas le poids, alors oui c’est certain…
Zerko venait de lancer son vaisseau à toute vitesse au travers des ruelles de Solivara, éclatant en des milliers de morceaux tout ce qui se trouvait sur son passage : signalétiques routières, conteneurs, panneaux publicitaires du Conseil. Rien ne survivait à cette machine.
— Faites place à FULGATOR ! Zerko était en transe, agrippé aux commandes, il éructait d’une joyeuse rage.
— Fu… Fulgator ? Ria Taren. C’est quoi ce nom ?
Le pilote ne dit mot, frappa sur le bas de la console, face à Taren et une dizaine de ce qui semblait être des magazines, en sortit. Il s’agissait de vieilles histoires confectionnées à partir d’illustrations, du genre que nous ne trouvions plus à Solivara. Sur l’une des couvertures, un homme, massif, à la cape noire brodée d’or, posait fièrement devant un vaisseau de guerre. Grand-voiles dehors, le titre se juxtaposait dans un lettrage à la fois agressif et aérien « Fulgator, les maîtres de Caldara ». Mais Taren n’eut pas le temps de s’extasier devant ce trésor. Zerko pila férocement sur les aérofreins.
— Les SPIE sont en approche, dit-il en désignant le radar.
— Attendez, ils lancent sur nous leurs derniers bijoux technologiques ? Mais… Mais vous êtes qui ! s’exclama Kael.
— J’suis l’genre de gars qui les emmerde. On a plus l’choix les gamins. Veuillez attacher vos ceintures, la sécurité avant tout, ajouta Zerko en prenant le ton d’une speakerine.
Et sans attendre que les adolescents s’exécutent, il propulsa à nouveau ses mains vers le tableau de bord, pianotant avec virtuosité sur une combinaison complexe de commutateurs. Alors le Fulgator rugit comme jamais. Il vibrait, crachait, hurlait avec panache sa fureur. Il s’élança vers les cieux, crevant les nuages de sa fumée dense. Les trois compagnons d’infortune étaient rivés à la banquette. Taren sentit son visage se déformer sous la puissance de la poussée. C’était pour lui la première fois qu’il décollait au-dessus de tout bâtiment existant. L’angoisse qui lui lacérait les tripes se transforma rapidement en extase, voyant sur les écrans les étoiles apparaitre et l’apesanteur alléger ses peurs. Le temps lui-même semblait suspendu.
— Bon ça, c’était pas au programme ! Va falloir redescendre ! fit Zerko.
Sans attendre, le Fulgator piqua du nez et entama son entrée dans l’atmosphère.
— Mon bébé pourrait vous emmener sur Velthar. Mais j’ n’ai plus accès aux docks pour l’ faire préparer. Manque la voilure… Au moins on a semé ces ordures. Attention, on va peut-être s’écraser.
Par un truchement de diverses manipulations, Zerko réussit néanmoins à rétablir l’assiette au dernier moment. Le vaisseau reparti à vive allure entre les ruelles, en direction des périphéries de la capitale. Entre deux immeubles abandonnés et en ruine, il s’arrêta.
— On est plus très loin d’ votre destination. Si vous souhaitez toujours jouer aux rebelles. Maintenant, voici ma botte secrète.
Zerko se pencha en avant laissant apparaitre la naissance de son postérieur. Il appuya sur un énième bouton, caché. Rien ne semblait s’être produit. Et pourtant, leur chauffeur paraissait ravi.
— Monsieur ? … Nous n’allons quand même pas attendre ici que les Sentinelles de Protection d’Identification et… commença Kael.
— D’Extermination, tu connais bien l’sujet à c’que j’vois. T’fais pas d’bile. In-vi-si-ble. J’ai placé Fulgator en mode fantôme. Un programme d’illusion optique qui m’aura coûté un bras. Déjà qu’j’ai plus qu’un œil…
— J’ai lu que cette technologie n’était accessible qu’aux SPIE, enchérit Kael.
— Faut croire que non. Arrête d’gober tout c’que tu lis, regarde, observe autour de toi. Vous vous complétez bien avec ton ami. Lui a la curiosité, mais la fougue d’un jeune imbécile. Tu sembles plus calme et studieux, mais bien trop confiant dans l’ordre. Si vous comptez toujours aller aux tunnels, aux vrais accès souterrains, n’ vous perdez jamais d’ vue. C’est compris ?
Zerko n’attendit pas leur réponse et leur fit signe de se taire. Le radar clignotait d’une dizaine de points lumineux. Les SPIE rôdaient, furetant de leurs multiples yeux, les mêmes lentilles globuleuses que les UAS, le ciel à la recherche du Fulgator. S’ils le trouvaient, s’en serait fini d’eux. Ces tétraèdres connectés, usinés par les meilleurs ingénieurs du Conseil, ne laissaient jamais les criminels impunis. Ces derniers disparaissaient de la circulation, tout simplement.
— Va falloir être patient, qui a faim ?
Au grand étonnement de Taren et de Kael, le pilote sortit d’un des rangements de l’habitacle un morceau de viande. Pas des lamelles séchées que les adolescents, comme tout citoyen de Solivara, avaient l’habitude de manger. Mais un énorme cuissot maturé d’orvian.
— Que… entama Taren
— Sortez indemnes d’ votre petite excursion, et alors j’aurai des choses à vous apprendre. J’ vous déposerai, mais n’ pourrai vous accompagner. Ma vieille bidoche servira de diversion, fit l’homme avec un clin d’œil moqueur.
Avec la lame de poche de Zerko, ils se découpèrent chacun leur tour une bonne tranche de cet animal que les solivariis pensaient disparu dans sa forme originelle. Et alors que les machines du Conseil tournoyaient tels des vautours, les adolescents dégustèrent un de ces nombreux plaisirs simples dont ils avaient été écartés. Cette saveur était bien plus qu’un goût en bouche, mais ils n’en connaissaient pas encore le mot.
Zerko les observait du coin de l’œil, le regard coupable, tout en manipulant de sa main gauche, dans la poche de son pantalon, l’artefact remis par Taren.
