
Bzzzzzz… Clanck !
La veille du mécanisme de sécurité se leva. Quatre grands bras tout de métal et de tuyaux recouverts, se déplaçaient dans l’alignement d’un engin étrange. Les lumières bleutées, froides, empêchaient d’en distinguer tous les détails. Bien que la pénombre englobait la grande salle, la structure tubulaire se distinguait par ses enchevêtrements innombrables qui paraissaient courir à la surface et en son sein. Des petites diodes clignotaient de-ci de-là, en un rythme lent, mais soutenu.
— Programmation en cours… initialisation du processus de rejet… Mise en charge imminente, fit une première voix, sourde et lente.
— Sortie prévue à T moins 5 cadrans, répondit une seconde, sur un ton tout aussi monocorde. Rien sur les radars, zéro déformation gravitationnelle… Lune dégagée.
Les voix paraissaient venir de partout et de nulle part à la fois. Sinistres et ténus, les mots s’entendaient pourtant distinctement. Des vrombissements semblaient sortir de sous le sol. Des assemblages de fractales argentées mêlées à d’autres tuyaux habillaient ce plancher. Plancher faute de terme plus adéquat, tant le sol mou ne donnait qu’une apparence trompeuse de stabilité et de robustesse.
Les vibrations du vaisseau faisaient légèrement onduler le parquet spongieux, résonnant au gré des infrasons. L’air était lourd et froid. Par moment, de légères brumes cristallines flottaient dans cette atmosphère pleine d’une tension éthérée. Comme si l’équilibre de cette bulle projetée à des milliers de kilomètres à l’heure ne tenait qu’à un fil, un mot pour que les cieux rencontrent les abysses chtoniens.
— Il est là… cible acquise… ENGAGEMENT
Le mot paraissait crever lui-même la stase du vaisseau. L’ordre venait d’être donné et toute la machinerie augmenta alors l’allure. Telle une troupe des enfers, la légion mécanique battit son plein. La cadence des grésillements fut plus rapide, plus intense. L’air était désormais chargé d’électricité et les brumes disparurent aussitôt. La voix venait du second poste de l’avant-pont. En face du siège d’argent ouvragé, un hublot donnait à voir l’immensité du néant interplanétaire. Là, se déplaçant à grande distance, un vaisseau de transport battant un drapeau d’un bleu azur venait briser cette monotonie stellaire. L’écran de contrôle était fixé dessus, prédisant chaque micro-déplacement de l’engin. Le prédateur ultime. Implacable et déterminé, il sortit les griffes. Des canons de dix mètres de long émergèrent de la coque. Les embouchures se rétractèrent légèrement alors que des flux de lumières vertes convergeaient vers les engins de destruction.
— Alignement… Probabilité de touche estimée à cent moins un millionième, dit une troisième voix plutôt féminine. Toutes les batteries sont prêtes.
— …1…0…FEU !
Alors, quatre rayons émeraudes filèrent à toute vitesse vers la proie. Le silence était tombé à l’intérieur du vaisseau d’argent. Et c’est dans ce silence de mort que le cargo ennemi fut touché, éventré dans toute sa longueur. Du hublot, une bulle de feu immense se matérialisa là où se trouvait la cible. Et en quelques secondes, il ne restait plus rien. Dans l’indifférence la plus totale des particules qui composaient l’Univers, des centaines, peut-être des milliers de vies, venaient de s’éteindre en un battement de cil.
— Envoi des données de combat au vaisseau mère. Déviation de la trajectoire sur le secteur 37 et activation des EVM, discrétion la plus totale exigée, fit une quatrième voix plus autoritaire et intense que les précédentes.
Les dernières traces du combat s’effaçaient des coordonnées, capturées par l’attraction de la lune. Le régolithe violet accueillerait bientôt les maigres restes composites du vaisseau aurélien détruit. Les familles des défunts pleureraient leurs morts disparus, imaginant une énième attaque pirate comme il est commun dans ces temps troublés. Le Conseil ferait alors de grands discours sur la probité et le courage des valeureux ouvriers spatiaux. Et leurs proches recevraient de forts dédommagements financiers ainsi que de multiples cartons d’encouragements.
Ainsi, la déflagration instantanée des chaires et du métal résonnerait pour des années dans les chants et les gros titres. Une gloire posthume offerte aux atomes.
