Saturé par le bruit et l’anémie cérébrale de nos contemporains, je fuis la matrice de l’abrutissement. Dans cet essai, je revendique mon droit à l’évasion et à la beauté, cherchant dans la tradition les clés pour ne plus céder aux sirènes.

Dans un trou vivait un hobbit. Ce n’était pas un trou déplaisant, sale et humide, rempli de bouts de vers et d’une atmosphère suintante, non plus qu’un trou sec, nu, sablonneux, sans rien pour s’asseoir ni sur quoi manger : c’était un trou de hobbit, ce qui implique le confort.
Du bruit partout. Ça craque, ça crie, ça klaxonne, ça prend des voix de benêt pour vous vendre leur marchandise. Ça n’en peut plus d’emplir nos oreilles, nos yeux et nos esprits. La toile du réel est éclaboussée et déchirée de toutes parts et nos regards ne peuvent plus y trouver refuge, cherchant à s’exiler des flux numériques. Avec ma tendance à capter la moindre information qui circule et à vouloir la traiter par mes sens et ma cognition, je me retrouve facilement en indigestion. Obstruant mes capacités de concentration.
Cela fait plusieurs lunes que vous ne m’entendez ni ne me voyez, participer à ce dégueulis pseudo-social. Et je peux vous assurer que cela fait le plus grand bien. Je suis de cette nature qui a besoin de se retirer du vacarme pour respirer. Bien qu’appréciant grandement la compagnie de bons amis, une pinte en terrasse, un concert de métal underground, ces situations doivent rester exceptionnelles pour être appréciées, avec d’aussi exceptionnelles personnes. Mais alors que je suis légèrement éloigné désormais, mais point assez, de la ville putassière aux relents de tiers-monde, fardée comme jamais pour faire passer la vision d’horreur et l’odeur méphitique qui s’en dégage, je suis hélas encore bien trop proche de ses nuisances et le cancer de la populace moderne ne fait que progresser. En territoires et en binaires déploiements de leurres numériques. Car même si vous échappez physiquement à la matrice de l’abrutissement, il vous reste dans votre poche cette fenêtre vers les drogues algorithmiques.
Alors loin de moi de vouloir rejeter toute technologie, c’est elle qui me permet de vous parler en ce moment même, de partager avec vous mes réflexions et mon imaginaire. Également ces images de la demeure de mes rêves, amusement né d’une énième discussion avec le cher René Drouin. Mais, en bon helléniste amateur, je suis des hommes qui portent en haine totale l’hubris dont font preuve mes voisins hominidés. Ne les qualifions pas de sapiens, ce serait aller un peu trop vite en besogne.

Les réseaux sociaux ont terminé de porter aux nues l’égo, cette hubris honnie, de centaines de millions d’individus. Et comme vous le savez, il n’y a rien de mieux qu’un fessier rebondi, une promesse de gains mirobolants, ou des discours triomphants sur l’anéantissement de son prochain, pour attirer la foule.
« Le véritable progrès démocratique n’est pas d’abaisser l’élite au niveau de la foule, mais d’élever la foule vers l’élite. » Gustave Le Bon avait malheureusement tort dans cet élan de bon sens. La démocratie elle-même ne peut conduire qu’au délitement aristocratique et donc au glissement vers l’hubris. Surtout quand elle est propulsée par une quantité gargantuesque de courtes vidéos épileptiques destinées à vous sucer la moindre goutte d’attention. Et quand l’élite émerge de cette masse difforme, elle ne peut qu’agir en concordance avec ses ouailles : les cassos à tous les étages. Le cas social était celui, peu instruit, mal élevé, qui dérangeait la société et était mis au ban (physical removal). Aujourd’hui il anime des émissions qui font des centaines de milliers de vues, dirige des sociétés de la « tech » en levant des fonds volés, s’autotermine dans une prison de haute surveillance, ou encore propose de conquérir une terre gelée qu’il ne saurait situer sur une carte du monde.
Ils ne font même plus l’effort de se nourrir le cerveau et l’âme, GPT a la réponse ! La structure neuronale, cette œuvre magnifique de la nature qui nous permet par création de liaisons adéquates, de traiter, comprendre ou du moins appréhender l’Univers et qui a besoin de s’exercer comme nous le faisons (entre deux bouchées de Comté 24 mois) avec notre masse musculaire, ce cerveau donc continue sa plongée vers l’anémie la plus totale. Médiocratie vers Idiocratie.
Avec un marteau, je peux planter un clou, ou vous arracher un bon tiers de votre visage disgracieux. L’Algorithme Génératif est également un outil et un accélérateur. Pour le bon comme pour le mauvais. Et que choisit la masse ? Le mauvais. Puisqu’il n’y a aucune responsabilité à assumer quand nous faisons les mauvais choix. Ceux-ci sont atténués par la providence étatique. Ne vous inquiétez pas, les robots vous remplaceront, mais vous aurez le revenu universel, payé par la sueur de vos progénitures sorties de tubes à essai, puisque vous ne copulez plus. Je vais essayer d’être magnanime en expliquant cela par une préférence temporelle très haute chez mes concitoyens, le fait de privilégier les gains présents à ceux futurs. Développer un site web en « vibe coding » tout ça pour se retrouver avec le même étron empli d’erreurs que de milliers d’autres vitrines de dropshipping. C’est ça l’progrès ma p’tite dame. Pondre un texte généré sans sarcasme, sans double lecture, histoire d’encore plus abrutir le quidam moyen. L’idée pour eux n’est pas de répondre véritablement à un besoin client, de le comprendre, ni d’améliorer de façon durable leur vie et par ricochet celle de leur proches. Non le but et de tirer un maximum de profits le plus rapidement possible. Et si tu n’es pas d’accord : Have Fun Staying Poor.


Avant de vouloir «vibe coder» commence par avoir un site qui fonctionne…
Caractéristiques que vous ne trouverez pas dans mes articles, romans et autres essais. Du pur jus d’humanoïde ! Pas de listes à puces à rallonge, pas de guillemets droits, pas de comparaisons foireuses et un langage toujours autant fleuri. Juste, comme ici, des images parfois générées par AG, faute d’illustrateur à la portée de ma bourse (chut je vous vois venir cher lecteur).
Les AG, comme je le disais, sont des accélérateurs. Bien avant leur arrivée, le web pullulait de sites médiocres, réalisés et optimisés pour vendre du vent, brasser des mots clefs, etc. Les chiffres de trafic étaient déjà en baisse. Ils en rejettent désormais la faute sur les LLM et les futurs navigateurs IA. Nulle remise en cause de leur propre responsabilité et de la gerbe dont ils nous abreuvaient : textes sans fond, sans personnalité, sans authenticité ; titres pute à clics ; publicités parasitant l’expérience utilisateur. Si vous y ajoutez du vibe coding…
Bref, ça part dans tous les sens, comme quand je scrolle tel un débile profond sur X(twitter). Je suis assommé, dans ces moments, par des publications ventant les mérites de tel ou tel LLM, sur la fin d’Hollywood grâce à la dernière chinoiserie, sur les réussites extraordinaires de menteurs patentés dealers de liens affiliés ou encore sur l’incroyable succès d’étatistes proxénètes d’enfants, magouilleurs des finances publiques et des données statistiques. Et enfin, les faux-semblants d’hommes déconstruits le jour, mais harceleurs de filles mineures la nuit, ou les virils guerriers de droite sans principes, heureux de se faire enfariner la tronche pour gagner quelques clics d’indignation.
Du bruit, du bruit et encore du bruit. Faute d’équipage pour me ligoter, je dois le faire moi-même afin, comme Ulysse, de ne pas céder aux sirènes ou écouter les sages conseils de la néréide Thétis, aux pieds blancs comme l’argent, et ainsi éviter les pièges de Charybde et Scylla. La vieille tradition a toujours de bons conseils à prodiguer à celui qui veut entendre. Faire preuve de discrétion sociale et bâtir sur le temps long, à l’abri du chaos.

D’où ce tendre appel à la quiétude qui émane de ces images de maison champêtre. Aucun stimulus inutile, juste la chaude caresse de la nature au cycle pérenne. Un lieu, symbolique, qui permet l’échappée si chère au Professeur Tolkien. Une évasion vers une réalité plus profonde et non une fuite du Monde qu’il revient à l’auteur de condamner. Un recours à la fiction ou au pamphlet pour soulager les plaies et montrer la Beauté qui nous est in fine accessible, à nous, pauvres mortels, pour peu que nous la recherchions.
J’espère un jour pouvoir m’installer devant cet âtre, à raconter de vieilles histoires à mes petits-enfants aux regards éblouis, pour qu’eux-mêmes plus tard ne cèdent point à la facilité du temps présent en pilule, mais se portent vers l’avenir. Où l’outil reprend sa fonction primordiale de révéler le Beau. Où l’enchantement vainc le Laid et le braillard Morgoth. Un avenir serein et libre.
En attendant j’évite d’alimenter l’Hydre, cherche à refaire de temps en temps des retraites (avec des gauchistes pull qui gratte oulala), et construis mon Hobbitebourg où chaque être, de petite ou grande taille, fait du même bois, pourra venir s’y ressourcer.
« Et si nous laissons un instant de côté la Fantasy, je ne crois pas que le lecteur ni l’auteur de contes de fées doivent même avoir honte de l’“évasion” que procure l’élément ancien — de préférer non pas les dragons, mais les chevaux, châteaux, voiliers, arcs et flèches ; non seulement les elfes, mais les chevaliers, rois et prêtres : il est après tout possible, pour un homme raisonnable, après réflexion (sans aucun rapport avec le conte de fées ou le romance), d’arriver à la condamnation (du moins implicite dans le silence même de la littérature d’“évasion”) d’éléments de progrès comme les usines, ou bien les mitrailleuses et les bombes qui semblent en être les produits les plus naturels et les plus inévitables, sans doute les plus “inexorables”. […] Ces prophètes [auteurs de science-fiction] annoncent souvent (et beaucoup semblent ardemment désirer) un monde qui serait une gigantesque gare au toit de verre. Mais il est généralement très difficile d’inférer de leurs propos ce que les hommes feront dans une telle ville-univers. Ils pourront abandonner la “panoplie victorienne intégrale” au profit de vêtements confortables (avec Fermetures éclair), mais feront usage de cette liberté surtout, semblerait-il, pour s’amuser avec leurs jouets mécaniques au jeu bientôt lassant du déplacement à grande vitesse. À en juger d’après certains de ces récits, ils seront encore concupiscents, vengeurs et cupides comme jamais ; quant à leurs idéalistes, leurs idéaux ne dépasseront guère l’idée splendide de construire d’autres villes du même genre sur d’autres planètes. » Du Conte de Fées — J.R.R Tolkien
