Si vous cherchez une lecture qui sort des sentiers battus et tord la réalité, j’ai l’auteur qu’il vous faut. Je viens tout juste de refermer Le Mange-Monde de Serge Brussolo, et il fallait absolument que je vous en parle.
Mais d’abord, qui est Serge Brussolo ?
Pour ceux qui ne le connaîtraient pas encore, Serge Brussolo est un véritable ovni de la littérature française. Auteur incroyablement prolifique, il navigue avec une aisance déconcertante entre la science-fiction, le fantastique, le thriller psychologique et l’horreur. Ce qui fait la force du « système Brussolo » ? Des concepts narratifs complètement fous, souvent basés sur des mondes organiques mutants, des sociétés aux règles absurdes et une angoisse viscérale. Je l’ai découvert adolescent avec la saga Peggy Sue et les fantômes que j’avoue avoir toujours préféré à Harry Potter, mais ce sera le sujet d’un prochain article.
Le Pitch : Un monde qui s’effrite
Publié au début des années 90, Le Mange-Monde est une œuvre qui illustre à merveille le génie cauchemardesque de son auteur.
Oubliez la montée des eaux classique. Ici, nous sommes sur une Terre ravagée par une guerre d’un genre nouveau, menée à coups de « bombes propres ». Résultat ? Les continents se fracturent, se lézardent et sombrent inexorablement dans l’océan. Les cartes géographiques n’ont plus aucun sens. Pour expliquer ce rétrécissement perpétuel aux enfants, on a inventé une légende terrifiante : celle du Mange-Monde, un monstre marin titanesque qui grignote les falaises et dévore les pays entiers.
Face à ce chaos, l’humanité s’adapte de manière absurde : des « sculpteurs de continents » sillonnent les mers sur des bateaux bourrés de dynamite pour retailler la roche et donner une forme aux atolls survivants. C’est au milieu de cet exode sans fin que l’on suit Mathias, un jeune garçon dont la mère, sculptrice de talent, sombrant peu à peu dans la folie, alors que la terre gronde sous leurs pieds.
Mon avis : Un cauchemar visionnaire et poisseux
Ce qui m’a happé d’emblée dans cette lecture, c’est l’atmosphère profondément étouffante et surréaliste, si propre à l’auteur. Brussolo ne se contente pas de détruire la Terre, il en modifie la texture. L’une des images qui m’a le plus marqué est celle de cet océan qui n’est plus vraiment de l’eau : la mer s’est épaissie, elle est devenue une sorte de sirop dense, écœurant, où les bateaux peinent à créer de l’écume et où les objets refusent de couler. C’est brillant, effrayant et terriblement immersif.
J’ai adoré le contraste entre la naïveté de l’enfance (cette fable du Mange-Monde qui donne son titre au livre) et le cynisme absolu des adultes face à une fin du monde purement mécanique et humaine. Ces adultes qui fantasment sur une France disparue et qui mettent tout en œuvre, y compris la sélection par des épreuves mortelles, pour reconfigurer leurs îlots dans un élan conservateur, au risque de manger eux-mêmes le peu d’espace qui leur reste. Des individus qui, pour beaucoup, n’ont jamais connu la France d’avant l’Ogre et qui craignent le sécessionnisme insulaire. La figure de la mère de Mathias apporte une dimension tragique et intime au récit : son obsession pour son ultime œuvre d’art, alors que le monde s’écroule littéralement, est bouleversante de noirceur. Est-ce pour cela que Mathias, une fois père, ne l’est pas vraiment ? Ou est-ce son éducation, sans empathie aucune, qui le pousse à appeler son unique fils «l’enfant» «le gosse», jusqu’au drame final et bouleversant ?
Le style est incisif, machiavélique, et l’angoisse monte crescendo au rythme des sismographes qui s’affolent. Si je devais émettre un petit bémol, ce serait la frustration inhérente au format court : on a l’impression d’effleurer un univers si riche et si fou qu’on en voudrait encore des centaines de pages, avec, par exemple, l’île aux Têtes-molles, un endroit comme sorti d’un rêve, mais qu’aucun explorateur n’a pu trouver et qui promet gloire et seigneurie au sculpteur qui y poserait les pieds.
En conclusion
Le Mange-Monde est un concentré de pur Brussolo : du pessimisme, une créativité débridée et une métaphore grinçante de notre propre capacité à détruire notre environnement, à s’en remettre à une autorité déconnectée. Si vous êtes amateurs de sensations fortes littéraires et de science-fiction anxiogène à la française, c’est une œuvre à découvrir d’urgence.

