Le jour où Stephen a failli assassiner le King

Par , Le 20 juillet 2026 (Temps de lecture estimé : 6 min)

Sans Tabitha pour repêcher le manuscrit de Carrie de la poubelle, la légende Stephen King n’aurait peut-être jamais vu le jour. Retour sur cette genèse douloureuse qui nous rappelle qu’au cœur de nos doutes, nous devons tous trouver notre propre lumière.

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Pour ceux qui me suivent depuis longtemps, vous savez que je ne suis pas un très grand fan du roi du suspense horrifique et fantastique. Tout du moins, je n’apprécie guère ses romans post années 90, trop-plein de redondances descriptives et de plot holes. Néanmoins, ses premiers écrits et quelques-uns, rares, des plus tardifs, résonnent encore en moi. Et l’on ne peut reprocher sérieusement le manque, même dans les récits contemporains, de l’étincelle de génie qui réussit à trouver LA bonne idée. Tel un papillon qui surgit dans l’éther de l’imagination, animal à l’éphémère beauté, il s’agit pour l’auteur de l’attraper au vol. Puis de l’observer sous toutes les coutures, sans le laisser échapper. Parfois, ses couleurs ne se révèleront que sous la bonne lumière ou au sein d’un cabinet de curiosité, présenté de concert avec d’autres papillons.

Carrie fait partie de ces œuvres qui faillirent ne jamais exister, ne jamais être montrées au monde. Carrie bénéficia heureusement de cette lumière, alors que l’insecte d’idée était tout près à retourner dans le néant.

De la misère à la Carrie-ère.

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1972, Hermon dans le Maine (« non mais hasard de dingue »), une caravane aménagée avec tout le manque de confort qu’oblige une situation économique délicate. Un Stephen King encore inconnu, tape les premières pages d’une histoire courte. Que lui réserve le futur à ce nouvel écrit ? Refusé comme tous les autres ? Marche Ou Crève, Rage, Running Man — qu’il garde alors dans ses tiroirs —, Stephen n’est encore qu’un prétendant au trône. Il a réussi à décrocher un job de prof d’anglais qu’il agrémente avec son travail à la blanchisserie, payé à peine plus d’un dollar de l’heure, pendant les vacances. Dès qu’il le peut, il s’installe devant la machine à écrire Olivetti de sa femme Tabitha, qui, elle, travaille de nuit à Dunkin’ Donuts. Afin de se faire connaitre, s’exercer, et ajouter pour sa famille, qui accueille désormais une petite fille, du beurre aux épinards, il arrive à publier des nouvelles, dont une dans un de ces magazines masculins — qui, à mon gout, comportent bien trop de texte.

Cela ne lui plait pas. Ce texte, l’histoire d’une fille martyrisée par ses camarades. Il doute de sa capacité à se connecter émotionnellement à son personnage féminin. Cette jeune fille est inspirée de son expérience en tant que concierge au lycée où il enseigne également. Il s’étonnait alors de l’existence de rideau de douche dans les vestiaires des filles (habitué aux vestiaires collectifs des garçons) et de distributeurs de protection menstruelle, y imaginant des phénomènes de télékinésie et de poltergeists. Son « héroïne » est également l’amalgame de deux lycéennes qu’il avait connues, toutes deux victimes de harcèlement scolaire, et de son silence coupable. Mais à cet instant, il n’est pas convaincu, pire il déteste ce qu’il vient d’écrire. Alors, il jette ces quelques pages à la poubelle.

C’était sans compter sur sa femme, qui revenant du travail, trouve le début de manuscrit. Elle le lit, elle en sent le potentiel. Tabitha est cette lumière dont Stephen avait besoin. Elle le convainc de continuer, qu’il peut lui poser toutes les questions nécessaires à la caractérisation de cette fille battue, maltraitée, humiliée.

Stephen persiste et signe les 98 pages qui forment Carrie, du nom de la protagoniste Carrie White. Son épouse le persuade de l’envoyer à un éditeur. Il n’y croit pas, il n’aime pas ce que son cerveau a couché sur papier. Mais il lui fait confiance.

« Tu as quelque chose là. Je veux vraiment savoir ce qui se passe ensuite. »

Il décide de reprendre de A à Z le manuscrit et le réécrit, dans un format plus long, et le transmet à l’éditeur Doubleday. Le roman est accepté et l’on peaufine le texte et surtout la fin qui parait aux professionnels bien trop capillotractée (une histoire de cornes qui poussent et de destruction d’avion de ligne). Carrie est lancée et Stephen passe d’une confortable avance de 2500 $ à 200 000 $ quand, en 1974, la New American Library en achète les droits à son éditeur.

Stephen peut alors faire déménager sa famille. Stephen peut acheter une Pinto pour remplacer son épave semi-roulante. Stephen peut offrir un sèche-cheveux à sa femme. Mais surtout, Stephen, sans le savoir immédiatement, voit s’ouvrir devant lui l’autoroute du King. La suite, vous la connaissez.

L’indispensable regard de l’autre.

Tabitha fut donc la lumière qui éclaira l’idée splendide, ce papillon qu’était Carrie. Moi même, je suis soutenu, guidé par ce phare sans quoi je n’écrirai pas un mot. Ma femme, lectrice accomplie et certifiée Robert comme correctrice, qui me supporte depuis treize ans et désespère parfois de voir mon « talent », selon ses mots, ne pas être mis à plus forte contribution, me pousse chaque jour à écrire. Alors que je rature, réfléchis, torture mon esprit sur une tournure de phrase qui ne me convainc pas. Elle est un soutien sans qui l’idée même de manuscrit m’effraierait au plus haut point. Le nez dans le guidon, nous ratons parfois le virage, nous ne voyons pas la route qu’il nous faudrait prendre.

Alors, vous aussi trouvez votre lumière, suivez sa lueur, ne restez pas isolés, perdus dans les méandres de vos pensées. Qui sait, peut-être que de ce cocon, cette idée que vous avez eue en vous levant ce matin, en regardant un coucher de soleil ponctué de nuages roses, en observant des enfants jouer dans le parc, en plongeant vos yeux dans ceux de l’être que vous chérissez le plus au monde, peut-être que cette chrysalide deviendra un jour un papillon majestueux.

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Florent DIAS

Nourri par les Landes, Tolkien et le cinéma d'auteur, je m'inscris dans une tradition millénaire de narration. Mon univers explore des dimensions épiques, de l'antiquité à la science-fiction, pour partager un monde intérieur sincère.

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